Si les fanfares municipales brillent (ou plutôt retentissent) par leur absence dans la pourtant vaste vallée de la Bielle, ce n'est pas que les Biellois manquent de goût pour la musique, mais plutôt qu'ils soient conscients d'avoir en la matière toute la compétence d'un phoque dans une course en sac. Exception notoire à cette universelle humilité musicale (à part la ville de Violonceaux dont les habitants croient devoir perpétuellement jouer de leurs instruments pour éviter que le ciel ne leur tombe sur la tête), il y a eu, en des temps reculés, une fanfare documentée dans le village de Tromblons-sur-Esbigne, dissoute de longue date, dont le souvenir affleure encore dans les parages.
Selon les archives locales, l'assemblage aurait compris une trompette, une grosse caisse, des cymbales, un saxophone, un violon, un bandonéon et un cornet à piston (si vous savez pourquoi il n'y avait pas de trombone, n'hésitez pas à nous écrire). Il se murmure aussi que la fanfare était dotée d'un vibriophone, obscur appareil de conception tromblonnaise dont aucune autre occurrence n'est attestée dans le monde, véritable hapax dans l'Histoire de la musique.
Que sont devenus ces instruments ?
Le saxophone est aujourd'hui le seul élément de l'ensemble encore visible à Tromblons, toujours encastré dans la façade de l'hôtel de ville où son propriétaire l'a jeté un jour sombre, sans doute celui où la pingrerie municipale a sonné le glas de la fanfare en invoquant une énième crise. Le violon a bien entendu été récupéré par Violonceaux qui l'a intégré à son rituel musicosmique, tandis que le bandonéon a échoué entre les mains de la mairie de Paperousse, qui l'utilise comme appui pour soutenir sa maison-livres, dernière attraction un tant soit peu touristique de la ville depuis qu'un badaud inattentif a fait s'effondrer son célèbre clocher en allumettes d'un coup de hanche mal placé.
La trompette, pour sa part, est à présent utilisée pour sonner le départ et la fin de la chasse au brebion à Brebioute-en-Grébichois, où l'on a de toute évidence trouvé cet expédient plus commode que de chercher à se procurer un vrai cor de chasse. Quant à la grosse caisse, crevée des deux côtés, elle tient désormais lieu de balançoire aux enfants dans un parc de Raminagroville, du moins durant la journée, car une fois la nuit tombée ce sont les chats qui viennent s'y battre en duel, comme ils aiment à le faire dans les pneus. Pour ce qui est des cymbales, elles sont utilisées comme plats dans sa brasserie par Jean-Dudule, qui peut enfin les faire tomber sans craindre la casse, et en profiter pour réveiller en sursaut ses clients les plus léthargiques à l'approche de la fermeture.
Le destin du cornet à piston demeure plus incertain : il aurait été jeté à l'eau dans un geste rageur par son propriétaire un jour funeste, peut-être bien le même qui a vu le saxophone devenir un agrément de la façade de l'hôtel de ville de Tromblons, mais personne ne sait dans quelle eau il est tombé. On prétend l'entendre jouer et faire des bulles, certains soirs, au fond du canal de Vamecy, à Penchardes, ou au fond de la Bielle, à Pont-sur-Bielle, les deux bourgades se disputant la possession de l'instrument dans leurs eaux communales sans jamais envoyer un plongeur confirmé pour aller vérifier.
Le vibriophone reste introuvable, et l'on n'a de preuves de son existence que les récits des autochtones ainsi que quelques vagues traces de son nom dans les archives de la ville, qui promet une somme modique, les temps étant ce qu'ils sont, à qui le retrouvera, car il s'agit très vraisemblablement de la seule et unique invention originaire de ce hameau par ailleurs sans grand esprit d'initiative.
Reformer la fanfare ? On y a parfois songé, mais il faudrait rassembler tous les instruments, sans parler des musiciens, ou à tout le moins recruter des remplaçants. Plutôt que ces efforts et dépenses superflus, Tromblons a choisi sa légende, et préfère sa musique ineffable.
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FOLKLORE ET HABITAT DE NOS RÉGIONS
HumorPanorama encyclopédique des traditions, habitats et autres curiosités typiques de nos régions, dans le but d'enrichir la culture de qui le lira.
