Yeux de verre

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     Aujourd'hui m'est parvenue une remarque pour le moins interpellante de la part d'une personne avec qui j'échangeais autour d'un gâteau au citron et d'une bouteille d'eau gazeuse. C'est, au détour d'une banale conversation que la phrase "Tout va bien ? Tu as l'air triste" est lâchée, aussi discrètement que tranchante, avant de s'évapore aussitôt dans un flot intense de banalités. Et en y réfléchissant, il pourrait en effet être possible que, malgré ce moment agréable partagé avec une personne qui semble m'être chère, une sorte de mélancolie me serre chaque jour un peu plus la gorge, un serpent glissant autour du cou, une corde embrassant l'œsophage. Cependant, aucune raison valable ne me vient à l'esprit au moment de la rédaction de ces présentes lignes, j'ose espérer que la concrétisation de mes pensées se fera par le biais de cette activité d'écriture.

     Sur le moment, je n'ai évidemment lâché qu'un machinal "Tout va bien", cette réponse préfabriquée suffisante pour éloigner les formes les plus futiles de curiosité. Mais dans un souffle léger et imperceptible s'est échappé un "Peut-être un peu mélancolique", sans que je n'eut de raison précise qui m'aurait poussé à avouer cette vérité inconnue de moi-même. Enfin, nombre de raisons pourraient être à la source de ce sentiment las et dénué de vigueur, mais peu sont celles qui pourraient prétendre à une raison valable, y compris dans le cas d'une superposition de plusieurs d'entre elles.

     En premier lieu, la raison la plus futile qui soit pourrait être l'arrivée brutale de la scolarité dite "traditionnelle" et de la confrontation avec des personnes banales. N'ayant pas vécu dans un contexte similaire depuis une dizaine d'années et incluant le passif gravée dans mon esprit de cette période, il semble normal pour moi de ne pas arriver à me sentir à l'aise dans un milieu abêtissant et intellicide, entourée de personnes dont l'intelligence et la capacité cognitive semble équivaloir celle d'une pastèque trop mûre. Ce brusque changement de quotidien, de fréquentation et de milieu culturel pourrait être à la source d'un frein cognitif inconscient, un mécanisme de bridage de cerveau dans le but de protéger ma sensibilité au monde de cet environnement.

     L'impression de perdre drastiquement en intelligence est une horrible sensation, consumant lentement mes pensées, réflexions, et toutes visualisations parasites qui alourdissaient mon cerveau quelques mois à peine auparavant. Et ce n'est que récemment que j'ai pu prendre conscience de cette régression mentale en m'observant interagir avec autrui. Des réactions fades, banales, sans saveur, copiées-collées, robotiques, adaptées parfaitement à des personnes que ces adjectifs pourraient tout aussi bien décrire. Jamais la moindre de mes réactions actuelles n'auraient pu exister quelques temps plus tôt. Mais est-ce réellement la raison de cette tristesse, une nostalgie d'un temps passé et de la lassitude d'un présent étouffant ?

     Durant cette rédaction m'est venue, comme un éclair, une idée soudaine, presque une révélation. En effet, après réflexion, je pense qu'il s'agit, au delà de ça, d'une reconnaissance de mes symptômes de déclin intellectuel chez une personne qui, j'en suis sûr dans son cas, compte énormément pour moi. Une inquiétude liée à un changement de personnalité observé chez cette personne doublée d'une envie de la retrouver comme elle fut autrefois, un être brillant et réfléchi, désormais isolé dans ce qui s'apparente aux débris d'une intelligence qui peut encore être rebâtie. Bien sûr, je ne peut prétendre connaître les raisons de cette évolution, savoir comment l'aider ou même être sûr que je ne fais pas bêtement une transposition de ma propre situation sur cette personne qui n'aurait aucunement changé. La seule chose dont je suis réellement sûr est que je suis sans hésitation inquiet pour elle.

     C'est peut être la raison la plus plausible à mon regard triste. Je vois mes problèmes dans les autres, leur imposant moi-même mon propre fardeau à travers une vision purement subjective du monde, à travers des yeux de verre. Mais l'envie de les aider est une manière indirecte de m'aider moi-même, qu'elles soient effectivement dans un cas tel que le mien ou non. C'est donc d'un égoïsme flagrant dont je fais preuve en dotant les autres de mes propres problèmes et de chercher ensuite à les aider même s'ils n'en ont aucunement besoin, dans le simple but de poursuivre une chimère qui, pourquoi pas, me libérera de tout ça.


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     Voilà pour un deuxième texte, plus fouillis que le premier, en espérant qu'il n'est pas trop somnifère et lourd à lire. Enfin, pour les quelques âmes égarées errant sur le net, j'entends bien.

Bribes d'un Esprit TourmentéWhere stories live. Discover now