Le Yacht du Sultan du Brunei

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Ah... Mon fameux séjour sur le yacht du sultan du Brunei ! Je ne sais pas qui vous a raconté cette vieille histoire, mais vous avez probablement entendu une version enrichie et déformée par le bouche-à-oreille. Pour commencer, je ne me suis pas retrouvé sur le yacht du sultan du Brunei, mais sur le yacht à côté de celui du frère du sultan du Brunei. Je vous raconte la vraie vérité si vous m'offrez une bière. Raconter ça donne soif. Raconter la vérité ça donne encore plus soif.


Le mieux serait que je vous raconte tout ça dans l'ordre chronologique. Je n'en ai peut-être pas l'air comme ça avec ma pipe, mon paquet de tabac de la Semois et ma coiffure d'Albert Einstein, mais j'ai été beaucoup plus rock'n'roll que j'en donne l'impression.


Vous voyez la micro piste de danse en dessous de la boule à facettes et des trois spots ? Près des toilettes, là où il n'y a pas de banquette. Avant que Jean-Marc ne rachète le fonds de commerce et fasse des rénovations, il y avait encore un juke-box. À l'époque dont je vous parle, il y avait des juke-boxes dans presque tous les cafés. C'était notre réseau social à nous. On n'avait pas de smartphone, on avait le juke-box. C'était dans un rayon de trois ou quatre mètres autour du juke-box qu'il fallait être pour rencontrer la future mère de ses enfants. Vous croyez sérieusement que vous allez trouver l'amour avec un téléphone intelligent ? Si le téléphone était vraiment intelligent, il irait près du juke-box se trouver une future madame téléphone. Je m'égare. À votre bonne santé.


Dans tous les juke-box d'Europe, il y avait « I kissed a girl ». Vous connaissez ? Oui, c'est ça, le tube de Scott Ranger. À l'époque Monsieur Scott Ranger... Arrêtez de fredonner cette chanson s'il vous plaît, vous comprendrez pourquoi dans une minute. À l'époque disais-je, Scott Ranger s'appelait Etienne Boulanger et son ampli et sa guitare étaient dans le garage de mes parents. Il avait juré promis à ses vieux qu'il avait revendu sa guitare et qu'il allait faire médecine.


Avec Will un sergent du SHAPE à la batterie et votre serviteur à la basse, on a joué dans toutes les salles du Hainaut, du Nord de la France. On a gagné de quoi louer deux jours dans un studio miteux. On a enregistré quatre chansons sur un quatre-pistes. On en a fait des copies qu'on a envoyées à Eddy Barclay. Une fois on a même pris la malle à Ostende pour aller poster des bandes aux maisons de disque anglaises.


Les filles ne se jetaient pas sur nous, mais elles ne nous rejetaient pas non plus si vous voyez ce que je veux dire. C'était la belle vie, on avait envie que ça dure tout le temps. Ça a duré presque un an. Une seconde tu es sur scène en train de jouer un morceau à toi et de reluquer une rousse qui ne porte rien sous un t-shirt que la sueur a trempé et la seconde suivante Will reçoit une lettre qui lui demande urgemment d'aller combattre la menace communiste à Da Nang. Une seconde plus tard, tu reçois une lettre te rappelant que tu as le devoir de défendre la patrie.


Pendant presque un an, j'ai fait le chauffeur pour un général des Forces Belges en Allemagne. Le soir, il allait à l'opéra. Je l'attendais dans la voiture en fumant des américaines et en écoutant la radio. Un soir, il va écouter la Flûte enchantée, je tourne le bouton de l'autoradio pour écouter la radio des militaires américains. J'ai failli avaler ma marlboro avec le filtre. C'était mon Étienne qui chantait « I kissed a girl ». Je ne sais pas où il avait enregistré, mais ça n'était pas dans le garage de mes parents.


On rentre à la caserne, je me précipite sur le téléphone qui peut appeler la Belgique. J'appelle chez les parents Boulanger. Une maison de disque anglaise a répondu. Étienne est devenu Scott Baker. Il est en studio. Est-ce que je veux laisser un message ?

Pulling a BradburyLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant