La Sylverfield

25 3 1
                                                  


"— C'est une Sylverfield"

Les mots m'ont échappé. La Sylverfield est à quelques centimètres de mes mains avides. Elle brille dans la vitrine.

Le nouveau vendeur de mon antiquaire traitant m'a entendu. Il sait que je sais que c'est une Sylverfield. Il sait que je sais que c'est le modèle pour aviateurs de 1942. Nous savons tous les deux combien d'exemplaires ont été fabriqués. Il ne dit rien, il se contente de faire le sourire vendeur-poli, pas le sourire du vendeur qui sait qu'un amateur ne résiste jamais à une Sylverfield.

"— Vous voulez peut-être l'essayer ?"

Le temps d'acquiescer encore plus nerveusement et d'aggraver mon cas et elle est à mon poignet. Les montres et les horloges vendues neuves affichent toutes 10h 10. Ses aiguilles indiquent 6h55. Cette Sylverfield est une rebelle. Elle me plait de plus en plus. J'esquisse un geste vers le remontoir. J'interromps mon geste.

"— Elle fonctionne. Allez-y, je vous en prie."

Le vendeur resserre le noeud de sa cravate en soie, passe la main sur le sommet de sa brosse blonde tout en se concentrant comme moi sur le cadran de la Sylverfield. Je tourne le remontoir. Le mécanisme émet des cliquetis précis, propres presque cliniques. La trotteuse s'élance joyeusement. La Sylverfield est vivante à mon poignet.

"— Nous avons l'heure exacte à l'ordinateur près de la caisse si vous le souhaitez."

La ficelle est un peu grosse mais je m'en fous complètement.

"— Je la prends. »

Le vendeur dit un chiffre. Mentalement, j'applique une cure d'austérité au budget "escapade en amoureux de nos vingt ans de mariage" et je brandis mon amex. Au lieu de deux semaines sur la côte croate j'emmènerai Eliane passer un long week-end au Mont Saint-Michel.

Au bout du couloir, un camion de déménagement éructe des bergères, un chesterfield élimé et une méridienne qui dans son état a peut-être bien moulé le séant de Juliette Récamier. L'ancien vendeur observe le déchargement. Il fait la moue en me voyant arriver.

"— Pas de miroir ? Vous n'avez rient trouvé je parie.
— Oh que si, Fernand, j'ai trouvé. Voyez plutôt."

Je lui montre la Sylverfield à mon poignet.

"— Le modèle des forces aériennes américaines pendant la deuxième guerre mondiale. Ca vous en bouche un coin hein ?"

La tête du gars qui a quand même été mon vendeur attitré, chez qui j'ai acheté deux appartements et demi de meubles et bibelots divers s'allonge à un point que je n'aurais jamais cru possible.  Sans sa bedaine et son gilet en laine, son menton irait lui chatouiller le nombril.

"— Il vous a aussi donné une espèce de boite métallique ou un étui ?"

Fernand n'a toujours pas digéré que son employeur lui ait demandé de ne plus venir travailler parce que sept ans après l'âge légal du départ en retraite ça allait finir par faire désordre. Fernand n'a jamais nommé le nouveau vendeur. Du coup je ne connais pas le prénom du gars qui m'a vendu la Sylverfield. Je hoche la tête affirmativement. Joignant le geste à la parole, je lui montre un parallélépipède métallique à fermoir. Un mouvement se fait sentir à l'intérieur.

"— A votre place, j'examinerais l'étui sous toutes les coutures  chez vous, à l'abri des regards indiscrets. Je ne sais pas combien il vous a demandé mais c'est trop.
— C'était trop, en effet.
— S'il vous a demandé ne fut-ce qu'un centime, c'est trop. Bonjour à votre dame."

Et Fernand s'est éloigné aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettaient. Il n'était pas en chaussures mais en pantoufles. Il habite dans une autre ville.

Pulling a BradburyLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant