Une île privée dans les Caraïbes

31 4 2

C'est arrivé très lentement. J'avançais très lentement, petit bout de pneu par petit bout de pneu, prêt à enfoncer l'accélérateur de ma fidèle Mazda MX-5 et à enfin quitter une voie rapide sur laquelle je n'avais plus rien à faire. Je tenais absolument à traverser le sens inverse de cette deux-fois-deux-bandes trop fréquentée. Je tenais aussi absolument à arriver à l'heure au rendez-vous avec mon banquier. Il me prête de la thune, je monte la boîte, la boîte mange tout sur son passage, je la revends un maximum, je rembourse le banquier émeraude sur la lunule et je m'achète une île privée dans les Caraïbes. Peut-on s'offrir une île privée dans les Caraïbes si on arrive en retard à un rendez-vous avec son banquier ?

Après une ou deux éternités, la voie a fini par se libérer. J'ai caressé l'accélérateur de la MX-5.

S'était-il tenu caché derrière un rideau de pluie avec la complicité des essuie-glaces ? A-t-il surgi du bitume humide sur le dos d'un lutin farceur ? Toujours est-il que tel un lave-vaisselle dans une cuisine digne de ce nom, un motard est venu s'encastrer dans ma voiture bien aimée. C'est arrivé très lentement, juste après.

Ça s'est produit au moment exact où j'étais en train de contempler le gonflement de mon airbag. J'étais en train de me dire que cette fraction de seconde commençait à être un peu longuette.

*
* *

Mon premier réflexe a été de sortir mon smartphone. Pas de réseau. C'était complètement mort.

Vous voyez toutes les fois où vous êtes parvenus à imaginer un décor que l'auteur qualifiait de "indescriptible" ? Pour l'endroit où je me suis retrouvé, vous pouvez toujours essayer. Ça ne va pas être facile : vous n'avez jamais vu le matériau du guichet en face duquel je me suis retrouvé.

Je sais que c'est un guichet parce qu'il y avait une petite fenêtre et des petits trous. Au-dessus de cette petite fenêtre à trous : l'inscription "Guichet". Pas de numéro de guichet, juste "Guichet". Là où on commence à s'éloigner du mobilier administratif, c'est l'endroit où était posée cette fenêtre. Une table grande à peu près comme un demi-terrain de tennis, taillée dans un matériau qui scintille doucement sous la lumière et qui émet des petits brins de lumières de toutes les couleurs, comme la face lisible d'un CD. Au toucher ce matériau est à la fois mat et brillant. Les doigts perçoivent une structure rassurante, mais ils glissent à toute vitesse, sans laisser la moindre empreinte digitale.

Le sol était blanc, mais pas un blanc mat, ni un blanc satiné, ni un blanc brillant. Un blanc tellement blanc qu'il doit être l'envie de tous les lessiviers de la planète. Un blanc très blanc, mais qui ne faisait pas mal aux yeux. Pas d'ampoule, d'halogène, d'applique en vue et pourtant cette pièce de proportion cubique est remplie à ras bord d'une lumière égale partout. J'ai fait quelques pas de mon côté de la table. Je voulais examiner les parois pour voir d'où venait exactement la lumière et de quelle marque sont les ampoules. Mes pompes anglaises ne laissent aucune trace. J'ai trouvé une pincée de poussière dans un fond de poche. Si la présence de débris de mouchoirs en papier s'explique facilement, j'ai eu un peu plus de mal avec les grains de sable qui leur tenaient compagnie. J'ai écarté les doigts et la poussière a disparu. Je me suis accroupi pour examiner le sol de vraiment très près. J'ai eu beau inspecter la zone et ses alentours immédiats.

J'étais à quatre pattes, l'œil collé au niveau du sol, à la recherche de débris de mouchoirs en papier et de quelques grains de sable quand il est entré
"— J'ai tout mon temps, je peux revenir plus tard si vous le souhaitez."

Je me suis redressé pour mettre un visage sur cette voix. La rondeur et la bonhomie incarnée : une tête qui serait ronde comme une bille si le nez et les oreilles ne venaient pas gâcher la fête. Un gilet en laine sur un petit ventre, une chemise en flanelle avec des pièces de cuir aux coudes, un pantalon de velours beiges et des chaussures que je n'ai pas pris le temps d'observer dans mon retour à la station debout. Le réflexe de faire tomber la poussière que j'avais dû transférer du sol sur mes vêtements a vite pris une dimension absurde. Nous nous sommes assis chacun de notre côté de la fenêtre du guichet.

"— La poussière n'est pas ici monsieur, monsieur..."

Il a ouvert un des deux dossiers devant lui. La couverture de ce dossier porte mon nom écrit en grand sur la couverture. Il a eu besoin de lire la première page pour dire :

"— Vincent Delor."

Il m'a fait confirmer mes dates et lieux de naissance.

"— Je suis dans quel hôpital, exactement ?
— Est-ce que vous trouvez que j'ai une tête d'infirmière, monsieur Delor ? Vous pouvez croire que vous êtes dans un hôpital si vous voulez.
— Une maison de convalescente ? Un sanatorium ? Ne me dites pas que je suis dans un ministère, je ne vous croirais pas.
— Vous n'êtes pas dans un ministère, sauf si vous souhaitez être dans un ministère.
— Ouf. Où est-ce que je suis ?
— Et bien voyez-vous, c'est pour le décider que nous sommes ici.
— Vous avez dit “ici”. Donc, nous sommes quelque part, oui ou non ?"

J'ai tapoté la surface de la table. J'ai passé mes doigts sur la vitre du guichet. Dans les deux cas, je ne suis pas parvenu à laisser de traces de doigts. Je ne sais pas où il est fabriqué, mais j'ai bien envie d'en importer quelques containers, de les vendre aux ménagères maniaques et de me retirer dans une île privée des Caraïbes.

"— Le nom que vous donnez à cet endroit n'a guère d'importance, monsieur Delor.
— Vous ne vous êtes pas présenté au fait monsieur...
— C'est voulu. Appelez-moi comme vous le souhaitez, c'est votre dossier.
— Raoul. Je peux vous appeler Raoul.
— C'est votre dossier, c'est vous qui prenez les décisions."

Ne me dites pas que. Non. Pas possible.

"— Je peux vous poser une question ?
— Vous venez de le faire.
— Je peux vous en poser une deuxième ?"

Nous avons éclaté de rire presque simultanément.

« — Est-ce que vous êtes mon banquier ? J'ai eu un accident de voiture, j'ai un peu mal à la tête alors avec le choc, il est parfaitement possible que ma mémoire me joue un tour."

Je ris, un peu gêné. Il me fait un sourire encourageant.

"— Je ne suis pas là pour vous prêter de l'argent, monsieur Vincent Delor.
— Pourquoi est-ce que nous sommes dans cet “ici” qui a l'air d'être un peu nulle part ? Vous auriez du feu ?
— Fumer tue, monsieur Delor, mais je suppose qu'il est trop tard pour vous l'apprendre."

Il me tend un zippo allumé. Le zippo ne porte pas le blason d'un régiment, le logo d'un employeur ou le prénom de sa femme. C'est un zippo qui ne m'apprend rien sur mon interlocuteur. J'allume ma lucky. Je suis presque étonné de voir de la fumée. Je cherche un cendrier du regard.

"— Plutôt que vos cendres, si nous parlions d'Aung Junior, monsieur Delor. Après tout, c'est pour lui que nous sommes là.
— Qui ?
— Aung Junior est le fils d'Aung. Voici Aung."

Je ne jurerais pas que c'est sur un écran, je ne sais pas si c'est un rétroprojecteur silencieux qui vient de se mettre en route. Toujours est-il que derrière Raoul s'affiche, plus grand que nature, le portrait en pied de... d'un brave paysan sexagénaire vietnamien.

"— Aung vit en Birmanie. Il a 53 ans. Il cultive quatre hectares dans la vallée du fleuve Irrawaddy. Quand elle ne s'occupe pas de leurs neuf enfants (dont un n'est pas de lui, mais passons), sa femme lui donne un coup de main. Aung Junior est de lui si c'est ça qui vous préoccupe.
— Ce qui me préoccupe c'est plus le rapport entre Aung et moi.
— Aucun.
— Mais alors pourquoi sommes-nous dans ce “ici” un peu bizarre.
— À cause d'Aung Junior.
— Ah. Quel est le rapport entre Aung Junior et moi ?"

Je fixais ses mains : Raoul n'a cliqué sur rien. Derrière lui l'écran a cessé d'afficher Aung pour proposer une vue satellite de la terre, puis de l'Asie, puis de la Birmanie. Le zoom avant s'est poursuivi jusqu'à un champ et un puits.

"— Aung Junior a neuf ans et n'a jamais vu l'intérieur d'une école. Aung Junior accompagne son papa quand il travaille dans les champs. Aung Junior a bien observé comment son papa fait pour puiser l'eau du puits. Aung Junior n'est pas assez grand pour atteindre la margelle, mais il a la langue bien pendue. Il a convaincu le plus jeune rejeton de la famille de s'accroupir. Aung Junior s'est servi de son dos comme marchepied. Une fois sur la margelle il s'est penché en avant pour attraper la chaîne et faire remonter le seau. Il s'est loupé. Il est tombé en avant et vers le bas. Son crâne a heurté la paroi de pierres du puits. Son père est accouru dès qu'il a entendu son fils pleurer au fond du puits. Aung Junior ne sait pas nager. Il a eu la bonne idée de se cramponner au seau. Le temps que Aung le hisse, il nous faisait un petit début d'hypothermie. La commotion cérébrale, l'hypothermie, le jeune âge... Autant dire qu'au moment où nous parlons, Aung Junior est entre la vie et la mort.
— Un gamin birman que je ne connais pas a fait une connerie pour aider son père. Peut-être que ma cervelle a été mangée par un zombie quand j'avais le dos tourné, mais je ne vois pas en quoi je suis concerné."

Tilt.

Bonsangmaisc'estbiensur !

"— Vous voulez un chèque ? Vous levez des fonds pour une ONG ? L'opération s'appelle “des virements pour les Birmans ?”

Je tapote mes poches. Aucune trace de mon portefeuille.

“— Je n'ai aucun moyen de paiement sur moi, mais en rentrant, je vous promets que je vous vire un peu plus que nécessaire pour obtenir une attestation fiscale. Donnez-moi juste le numéro de compte et dès que je rentre...”

Je frotte pouce et index. Raoul n'a pas l'air dévoré par la cupidité pour autrui.

“— Nous ne sommes pas ici pour parler argent. Vous-même, vous n'avez pas encore décidé si vous allez encore avoir besoin d'argent.
— Je vais avoir mon île privée dans les Caraïbes ?
— Cela dépendra de votre décision.
— Ma décision est 'oui'. Oui je veux ce prêt, oui je veux monter cette boîte, oui je veux gagner de quoi m'offrir une île privée dans les Caraïbes et me tricoter une cirrhose ou un cancer du foie, un verre de planteur à la fois. Je veux même bien me renseigner sur les ONG qui aident les fils de fermiers birmans qui choisissent mal leur endroit pour travailler le salto avant avec vrille.
— Nous ne sommes pas ici pour discuter d'une somme d'argent ou de son usage.”

Raoul commençait à me les gonfler façon zeppelin. Je ne voyais plus sa bouille ronde comme débonnaire, mais comme une surface lisse sur laquelle je rebondissais sans jamais entrer. Il refuse de me dire clairement qui il est, où je suis et il me met en retard pour mon rendez-vous avec le banquier.

“— Vous êtes de la famille du gars qui m'est rentré dedans ? Vous êtes de leur compagnie d'assurance.
— Je suis au regret de vous apprendre que ce jeune homme est décédé. Vous n'avez toujours pas décidé.
— Décidé quoi ?!”

J'ai poussé le volume. Ma voix a grimpé des octaves comme feu ma MX-5 gravit une route de montagne : joyeusement et avec appétit.

“— Vous n'avez toujours pas compris ? Pour un futur chef d'entreprise, vous n'êtes pas un phare d'intelligence, monsieur Delor.
— Il faut être prix Nobel pour baratiner un client, maintenant ? Vous voulez que je décide quoi ?!
— Aung Junior.
— Je veux bien tout ce que vous voulez, je veux bien aller en vacances sur place, je veux bien rencontrer sa famille, je veux bien le réchauffer moi-même avec une serviette de plage bien douce si ça peut vous faire plaisir. Je veux bien emmener un médecin, une épée dans sa discipline. Je veux bien faire tout ce qui est en mon pouvoir pour lui sauver la vie. C'est ça la décision que vous voulez que je prenne ? J'ai bon ? J'ai deviné ? Je peux avoir ce putain de rendez-vous avec mon putain de banquier maintenant ? S'il vous plaît ?
— Presque et non. Tout dépendra de votre décision.
— Mais putain ! J'ai passé l'âge des devinettes ! C'est quoi cette décision ?
— Je vais vous l'expliquer.”

J'étais presque au fond de mon paquet de lucky. Pas une trace de cendres sur la table. Rien par terre. Juste une petite cendre de rien du tout sur ma manche, mais qui ne compte pas vraiment. Je vais me faire des couilles en diamant avec ce matériau.

“— Ni vous ni moi ni personne ne savons quel genre de vie attend Aung Junior. Est-ce qu'il va violer sa sœur dans quatre ou cinq ans ? Est-ce qu'il va rétablir la démocratie en Birmanie ? Est-ce qu'il va découvrir un vaccin contre Alzheimer ? Parkinson ? Les deux ? Pour l'instant, c'est un gamin birman qui a voulu bien faire et qui est bien mal récompensé. C'est une vie dans la balance. Il suffit d'un souffle infime dans une direction et sa vie bascule du tout au tout. Un tout petit quelque chose et la vie est la plus forte. Il guérit. Il devient adulte. Peut-être qu'il devient la pire crapule du 21e siècle. Peut-être qu'il devient le sauveur de l'humanité. Peut-être qu'il devient un humain comme il y en a des milliards avec des qualités, des défauts et des cicatrices. C'est ça que vous devez décider.
— Ah. Et je le décide comment ?
— En mourant.
— Je ne suis pas mort !
— Bien sûr que non. Peut-être que vous êtes dans un hôpital en train d'halluciner sous l'effet des médicaments. Peut-être que j'ai une existence physique bien réelle. Souhaitez-vous que je vous pince ?”

Je ne réponds pas. Les mots “en mourant” tournent en boucle dans ma tête comme un tube de l'été dans une boum de camping. Je contemple la minuscule poussière de cendre sur ma manche. Je souffle doucement dans sa direction. Elle ne s'envole pas. Je souffle un peu plus fort.

“— D'un autre côté, vous non plus, on ne sait pas ce que vous allez devenir. Est-ce que l'entreprise que vous souhaitez créer va répandre le bonheur autour d'elle ? Est-ce qu'elle va entraîner des licenciements chez des concurrents ? Est-ce que ces licenciements vont entraîner des drames ? Des enfances malheureuses ? Des émeutes ?”

J'éteins ma lucky sur la table en toussant un peu. La surface de la table ne change pas. Je regrette de ne pas avoir de torche à crème brûlée sur moi.

“— Et cette île privée dans les Caraïbes, monsieur Delor... Je comprends que vous souhaitiez remplacer votre vie trépidante par du repos, de l'isolation et de l'alcool. Mais qu'est-ce qui vous dit que vous ne vous ennuierez pas après deux semaines sur cette île ? Qu'est-ce qui vous dit que vous parviendrez à échapper aux tempêtes tropicales qui passent régulièrement dans les Caraïbes ?



'— La décision vous revient monsieur Delor : vous ou Aung Junior. Votre existence confortable et cupide ou la sienne. Comment qualifier la sienne ? Franchement, je pense qu'il est encore trop tôt. Vous décidez de quitter cette vie en sachant qu'un petit garçon avec lequel vous n'avez rien à voir vivra. Vous ne saurez pas combien de temps il vivra. Peut-être sera-t-il renversé par un camion dans trois mois, peut-être qu'il vivre plus vieux que Jeanne Calment. Peut-être se révélera-t-il le dernier des salauds. Peut-être sera-t-il le champion du monde des ordures catégorie poids lourds. Peut-être qu'il deviendra un fermier birman qui n'a pas d'autre ambition que nourrir sa famille avec quatre hectares de terre. Maintenant que vous êtes informé, je vais vous laisser. Si vous décidez de décéder, dirigez-vous vers la porte, si vous décidez de ne pas décéder, dirigez-vous vers l'escalier.
— Mais je ne veux pas souffrir !
— Qui vous parle de souffrir ? Dans les deux cas, vous vous endormez doucement, dans le même confort qu'un nourrisson qui serre contre lui son nounours. Si vous choisissez de décéder je ne suis pas contractuellement autorisé à vous dire ce qui se passera ni même s'il se passera quoi que ce soit. Je vous laisse, j'ai un ouvrier tombé d'une grue qui est lui aussi entre la vie et la mort et dont le cas est urgent. Je vous souhaite une bonne réflexion.'

Et Raoul est sorti de la pièce, je ne sais pas comment, j'avais les yeux fermés pour voir comment ça faisait. Quand je les ai rouverts, il y avait une porte au fond de l'endroit. En tournant le regard à 180 degrés, un escalier taillé dans le même matériau mystérieux semblait monter vers le plafond.

J'ai fumé ma dernière lucky et j'ai pris la seule décision possible, celle que vous auriez prise à ma place.


Pulling a BradburyLisez cette histoire GRATUITEMENT !