Le canard se fait un sang d'encre

86 2 0
                                    

Tu manges dans un bistrot n’importe où dans l’Hexagone ça risque fort d’arriver. Tu manges dans un routier, un restaurant étoilé ça risque fort d’arriver. Tu participes à un repas en famille, ça risque fort d’arriver. Ça risque même d’arriver dans le restaurant préféré de la population hexagonale : MacDonald’s, avec cet avantage que ça risque d’y être plus court.

Quelqu’un ou quelqu’une autour de la table se croit obligé de parler d’un plat absolument sublime qu’il a mangé un jour, ailleurs. Il connait le surnom du chef, il te récite l’histoire du produit, il te fait visiter la région. Toi, tu regardes ton assiette dans l’espoir d’y retrouver ton appétit.

Et dans les repas-surprises de notre petit groupe d’avocats qui ont épousé des médecins (ou l’inverse) avec Philippe Ricot ça ne rate jamais. Maître Sandra est retourné dans son Strasbourg natal pour acheter les ingrédients d’une vraie bonne choucroute. Ça n’a pas raté. François l’urologue a racketté sa famille à Marseille pour se faire envoyer les ingrédients d’une bouillabaisse plus marseillais que la mauvaise foi un soir de défaite de l’OM : ça n’a pas raté. En ce qui me concerne, j’ai investi dans un aller-retour TGV vers ma Croix-Rousse natale quand mon tour de repas-surprise est arrivé. Quand j’ai annoncé le menu à base de cochonnailles, j’ai su que ça n’allait pas rater et ça n’a pas raté.

Quand ça arrive, on échange des clins d’yeux complices, on vérifie discrètement sur nos smartphones ce que devient la plus belle fille de la classe, celle qui a laissé un souvenir pénétrant à nos hormones d’alors. On fait la liste des courses. Quand on est en face de Maître Sandra, on se contente de visiter son décolleté qui organise un corsage ouvert. Surtout quand c’est moi. Surtout parce que c’est ma maîtresse. Surtout parce qu’au moment du café elle va parler chiffons avec ma femme tout en me télégraphiant des œillades même pas discrètes.

On sait que ça va commencer quand il joue nerveusement avec sa chevalière. Ce traître de Philippe (le seul juge d’instruction et le seul divorcé de la bande) ne commence pas toujours sa tirade de la même façon, mais il y avait un passage incontournable : le numéro de son canard.

«857 955. Avec Madeleine, on a eu le canard numéro 857 955.»

Il détachait chaque chiffre du nombre. Ça donnait quelque chose comme «Huit. Cent. Cinquante. Sept. Mille. Neuf. Cent. Cinquante. Cinq.»

«J’avais réservé la table le lendemain de notre rencontre».

Là normalement, il ajoute que déjà là il pensait à un repas de fiançailles.

«Quelque part au fond de moi, je me disais que ça pourrait être l’endroit parfait pour un repas de noces».

Tiens, le disque dur de Philippe a buggé. J’étais à son mariage et c’était définitivement pas à la Tour d’Argent. J’étais aviné, mais pas assez pour confondre la salle de banquet d’une auberge en Dordogne avec la Tour d’Argent.

Et là, pendant que vous êtes en train de manger un plat qui en lui-même est délicieux, Philippe s’emploie à vous retirer l’eau de la bouche en évoquant ce qui pour lui est et restera à jamais le meilleur repas de sa vie : son canard au sang numéro 857 955. Au moment du dessert, il a commandé deux flûtes de champagne. Celle de sa poule contenait une bague de fiançailles. Elle s’est évanouie, elle est revenue à lui.


#
C’est au mont Saint-Michel que l’idée nous est venue.

La très normande famille de Nathalie a insisté pour que le mariage ait lieu à l’église. Jean-Paul, diplômé des jeunesses communistes et récemment associé dans un cabinet d’avocats d’affaires, n’était pas porté sur la religion, mais belle-maman a beaucoup insisté. Après trois semaines de courriers postaux, de SMS (belle-maman est moderne), de fax à son bureau et de télégramme à leur domicile (belle-maman est très province), Jean-Paul a fini par céder.

Pulling a BradburyLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant