Chapitre 11 - Castle of Glass

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Troisième chute. Regarde tes pieds, Bérénice.
Le sac pèse lourd sur mes épaules, l'obscurité est tombée, je ne vois pas plus loin que le bout de mes doigts, la main tendue devant moi.
Je ne suis pas équipée pour une randonnée à travers la forêt. Qu'est-ce qui m'a pris ?
Focus. Qui dit camp militaire dit radio, contact avec les autres structures, avec les centres de détention, même. Ils sauront forcément ce qu'Harvey est devenu.
J'espère que mes informations se révéleront exactes, qu'on l'a bien transféré dans une prison du Minnesota la semaine dernière. Sinon, je ne réponds plus de rien.
Je revois les images de son arrestation en une de tous les journaux, les larmes dans les yeux de nos parents.
Mon serment de le sortir de là.
Je ne dois pas flancher.

*

J'ai surestimé mes forces.
Je le sais, pourtant je continue d'avancer. L'adrénaline me porte, j'entends à peine les pas des filles derrière moi.
Bérénice, ici.
Par quel miracle, ou quelle malédiction, est-ce possible ?
Je n'arrive pas à comprendre par quel moyen nous nous retrouvons au même endroit, au même moment.
Mon esprit rationnel ne parvient pas à trier tout ce qui se passe. C'est au-delà du concevable, ce qui nous arrive.
Et pourtant...
J'écoute Joana marmonner qu'on se jette dans la gueule du loup, que des militaires nous recolleront direct en prison.
J'entends tout ça. Je le crains aussi.
Mais j'avance.
Je dois la retrouver.

*

J'ai perdu la notion du temps.
J'ai estimé en avoir pour deux heures et demie de marche, mais je n'avais pas prévu les dizaines de racines qui prennent un malin plaisir à se refermer sur mes chevilles ou les branches qui s'accrochent dans mes cheveux.
Épuisée, je me suis arrêtée pendant un bon moment, durant lequel j'ai déjà presque vidé la première gourde. La marche me donne chaud, et soif.
Le revolver dans ma poche me terrifie. Je n'ai jamais tiré sur quelqu'un, je ne saurais même pas m'en servir.
J'ai un terrible pressentiment. Quelque chose va se passer, bientôt. Je m'efforce de ne pas trembler, emprisonne la crosse dans mon poing puis la lâche.
D'où me vient cette intuition ?
Le vent se lève, si fort, si brusque, que je suis obligée de m'arrêter.
Je me recroqueville, pour faire corps, maintiens ma capuche sur ma tête.
Je serre les mains si fort que j'en ai mal aux doigts.
Si seulement le brouillard pouvait se dissiper.
La bourrasque s'atténue, j'en profite pour me lever et poursuivre ma route. Je sens que la fin du chemin approche.
Je dois continuer.

*

Harvey, aide-moi.
Sa voix me porte, on se rapproche.
Je ne ressens pas la douleur de mes blessures, ni même celle de mes jambes fatiguées.
Nous nous retrouverons, je le sais.
Le vent me fouette le visage, je ne prends pas la peine de regarder si les filles me suivent toujours.
Je deviens égoïste, ne pense plus qu'à Bérénice.
Pourquoi cette angoisse, soudain, m'étreint-elle la gorge ?
Je cherche mon souffle, raréfié avec l'effort et la bourrasque qui se lève.
La violence du vent me force à m'immobiliser et laisse le temps à mes codétenues de me rejoindre.
Joana hurle quelque chose que je n'entends pas. Je lui adresse un vague signe de la main pour lui dire que tout va bien, ou que je suis vivant, l'un des deux.
L'accalmie, aussi soudaine que la tempête, me permet de reprendre la route.
J'ai un mauvais pressentiment. Quelque chose va se passer.
Je hurle le prénom de ma sœur et presse le pas.

*

Une voix.
J'entends une voix que je n'arrive pas à identifier.
Quelqu'un crie.
Je m'immobilise de nouveau, cherche d'où peut me parvenir le son, mais l'absence de repère me perturbe. Il pourrait tout aussi bien venir de derrière moi comme de devant.
Là, encore.
Je tourne sur moi-même, sans rien voir d'autre que des arbres. Je ne m'étais pas rendu compte qu'il faisait si noir. Comment se fait-il que la nuit soit tombée si vite ?
À ma droite, soudain, j'aperçois des lucioles. Leur lueur diffuse transperce l'océan de brume qui recouvre la forêt.
Bizarre.
Je m'approche avec prudence.
Un nouveau hurlement, une autre voix.
Mes oreilles bourdonnent, ma vue se brouille. Je saisis ce qui se passe au moment où l'essaim entier se pose sur moi, jusqu'à me recouvrir.
Les larmes me montent aux yeux.
Un pas.
Un bang ! Une douleur si vive qu'elle me coupe le souffle.
Je m'écroule sans comprendre, touche mon thorax, sens quelque chose de chaud.
Mon bras, devenu trop lourd, s'effondre lui aussi.
Les lucioles, minuscules prophètes de ma fin, s'envolent.
Leur mission accomplie, elles disparaissent à leur tour.

*

Le coup de feu résonne dans le silence et nous fait sursauter.
Je vois une silhouette fine, à travers les arbres, s'effondrer.
Bérénice.
Le hurlement est bloqué dans ma gorge, la terreur me prend à bras le corps. J'ignore le bras de Blue et cours comme je le peux vers elle.
Elle gît là, toute pâle. Aussi grise que la cendre qui commence déjà à la recouvrir.
Une fleur pourpre s'étend sur son manteau. Sans réfléchir, je pose mes mains sur sa blessure pour stopper l'hémorragie. Je voudrais pouvoir crier son nom, mais aucun son ne sort.
J'entends courir autour de nous, notre bulle s'éclaire avec violence.
Au loin, je devine des murs, des projecteurs, des barbelés, des hommes affluent dans notre direction.
Un drapeau américain troué flotte dans l'air.
Ce pays m'aura décidément tout pris.

Sous la CendreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant