Chapitre 1 - Easier to run

93 10 4
                                    

Gris. Partout, à perte de vue.
Des flocons couleur plomb s'écrasent avec violence sur le pare-brise, les essuie-glaces peinent à dégager la congère qui grignote du terrain sur la vitre. Les phares, eux, ont renoncé à éclairer quoi que ce soit.
Impossible. Avec ce brouillard, on n'y voit pas à vingt mètres.
N'importe quel sain d'esprit se serait garé et aurait attendu que la tempête passe. Pas moi. Pas maintenant.

Plus qu'une heure de route.
Heureusement, la boîte automatique des voitures autonomes rend ma conduite plus confortable. Je lâche brièvement l'accélérateur et tourne plusieurs fois ma cheville avant de la replacer sur la pédale.
J'ai mal partout : au dos, au cou, aux épaules... J'essaie de me détendre, sans y parvenir.
Le temps me paraît long. Je n'ai croisé aucun véhicule en trois heures et demie, et le GPS intégré au pare-brise ne fonctionne plus que par intermittence. Par chance, le trajet mémorisé en cache continue de s'afficher.
Pour l'instant.
La radio, par contre, a rendu l'âme. En dehors du moteur, seul l'épouvantable grincement des essuie-glaces rompt le silence, ce qui a le don de me crisper. Ça m'apprendra à ne pas avoir coché l'option « musique illimitée » sur le contrat de location. J'ai chanté, au début, puis je me suis interrompue. Pour le bien de l'humanité.
Je n'ai pas le cœur à ça, de toute façon.

— Allez, Béré, tu y es presque.

Je ne peux pas m'arrêter si proche du but. Relent de mes tendances suicidaires, peut-être, mais peu importe.
Je me fous du danger, je n'ai pas subi tout ça pour rien.

*

On dirait que j'arrive au cœur de la tempête, il fait de plus en plus sombre. Je n'ai jamais vu un brouillard pareil, c'est presque surnaturel.
Soixante-dix miles. Les chiffres décroissent, me motivent à continuer.
Bizarre que je sois si seule. Malgré ce temps de chien, je devrais au moins croiser des voitures. Un klaxon me fait sursauter. Un break arrive en face, à vive allure. Je suis à la fois soulagée de voir quelqu'un et angoissée qu'il aille si vite. Ses phares m'éblouissent, je dois mettre ma main en visière pour ne pas provoquer une sortie de route. Bordel, mais qu'est-ce qu'il fabrique ?
Le conducteur fou me dépasse, puis un choc violent lui succède.
OK, OK, pas de panique.
Je me gare sur le bas-côté, éteins le contact, prends soin cependant de laisser les feux de détresse allumés. Dans le rétro, je perçois la lumière tremblotante des phares arrière. Le klaxon, lui, s'est interrompu.
Merde.
Il allait si vite, il a dû vouloir éviter quelque chose et s'est planté. Deux solutions : soit je sors, soit je continue ma route.
Déconne pas, Bérénice.
J'attrape mon manteau, prête à affronter l'extérieur. Mes mains tremblent à tel point que je dois m'y reprendre à deux fois, avant de réussir à l'enfiler correctement.
Une fois dehors, je fais tomber ma capuche sur mon front et enfonce mes poings dans mes poches. Maintenant que le moteur est arrêté, je me rends compte que je n'entends... rien.
Ce silence achève de me glacer le sang.

— Hé ! Tout va bien ?

Ma voix me paraît bien pitoyable, d'un coup, on dirait celle d'une petite fille apeurée.
Pas de réponse.
J'attends un peu avant de traverser, par crainte de me faire renverser. Moi qui me plaignais de ne croiser aucune âme qui vive, me voilà sur la route, à espérer ne trouver personne.

Plus je m'approche du véhicule accidenté, plus l'angoisse monte.
Et si quelqu'un était blessé ? Mon téléphone ne capte pas et je n'ai qu'une vague idée de l'endroit où je suis.

— Vous avez besoin d'aide ?

Cette fois, ma question porte un peu plus, en vain. Je ne discerne aucun mouvement dans l'habitacle, pas même une silhouette.
En m'approchant davantage, je remarque un étrange spectacle.
La Ford Fusion s'est encastrée dans un arbre, dont les branches décharnées par l'hiver foutent le frisson. Elles s'étendent jusqu'à surplomber la route, comme si leurs longs doigts faméliques cherchaient à se refermer sur les conducteurs égarés. J'ai la désagréable impression de jouer dans un mauvais film d'horreur.
Le plus inhabituel, ce sont ces dizaines de petites lueurs jaunâtres qui flottent autour de la carcasse de métal.
Des lucioles ? Ici ? Par ce temps ?
Je tente d'en attraper une, mais ma main se referme sur du vide. On dirait qu'elles m'évitent, impossible de les piéger.
Étrange.

— Il y a quelqu'un ?

Je remonte progressivement vers le côté conducteur, mon cœur battant à tout rompre contre mes côtes. Pourquoi diable personne ne répond ?
La vitre teintée m'empêche de voir l'intérieur. Angoissée, je lève le poing et frappe le verre glacé.

— Hé oh ?

Cette fois, je n'ai plus le choix. Je prends une profonde inspiration, puis pose la main sur la poignée de la portière.
1, 2, 3.
Je me fige, le souffle coupé. C'est encore plus effrayant que tout ce à quoi je m'attendais.
Je ne vois... rien.
La ceinture de sécurité est restée à sa place, comme inutilisée.
Brisé par l'impact, le pare-brise gît en morceaux multicolores sur le tableau de bord, le volant et les sièges.
Aucune trace du conducteur.
La voiture est vide.

Sous la CendreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant