Chapitre 2 - Talking to myself

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À peine entré, je m'empresse de poser mes fesses sur l'une des chaises branlantes de la cuisine. La course m'a épuisé et mon ventre me fait un mal de chien. Tout mon corps tremble, je me sens fiévreux... J'espère que je ne vais pas tomber en syncope.
L'intérieur de la cabane est resté tel que je l'ai quitté : sommaire, en bordel, poussiéreux. Difficile d'éviter les traces de mon passage : j'ai balancé un bon paquet de trucs par terre avant de trouver le vieux fusil caché derrière la porte.
Joana coince tant bien que mal une chaise sous la poignée pour bloquer l'entrée, ce qui me rassure un peu. Sécurité relative.
Il fait sacrément froid, maintenant.
Presque toutes les vitres ont été condamnées. La buée s'est installée sur celles qui restent, impossible de voir l'extérieur.
Je ne suis pas tranquille, ici, mais c'est mieux que rien.

         Je sursaute soudain, à cause d'un grand bruit derrière moi, et me retourne.
La fille blonde ramasse un tisonnier, le remet en place et lève les paumes. Ses lèvres s'agitent alors qu'aucun son n'en sort. Des excuses, sans doute. Joana a posé sa main droite sur sa poitrine et déblatère des insultes contre le monde entier  ; je crois qu'elle a eu aussi peur que moi.
Je ne remarque l'état de ses doigts que maintenant. Aïe, vite, détourner le regard. Tout ce sang va me faire tourner de l'œil.
Les pensées se bousculent dans mon crâne, trop d'infos à traiter.
J'ai tué quelqu'un, j'ai tué quelqu'un, j'ai...
Reste. Calme. Harvey.
Non mais quel taré ! Lui avoir tiré dessus me file des angoisses. Je n'avais jamais assassiné personne ni même réutilisé un fusil depuis mes neuf ans, quand Papa m'emmenait encore chasser.
Ça n'arrive qu'à moi, ce genre de truc. Profiter de mon séjour professionnel aux États-Unis pour jouer les touristes... Tu parles ! Me voilà à la merci d'un cinglé, en train de me vider de mon sang dans une baraque paumée au milieu des bois, le tout par un temps de chien. L'équation parfaite pour un slasher movie, en somme.

— Bien, et maintenant ?

Une main se pose sur mon épaule, je tressaute. Nouveau pic de douleur.
J'ignore la question de Joana, le temps de comprendre ce que l'autre fille me veut. Elle désigne mon abdomen ensanglanté, mes bandages faits à la va-vite avec des torchons et du scotch de bricolage dont les vestiges reposent encore sur le sol. Puis la boîte à pharmacie qu'elle a trouvée je ne sais où. J'acquiesce, plein de gratitude, un peu gêné aussi.

— On doit récupérer des provisions et des armes, je réponds, tout ce qui nous permet de survivre. On ne va pas rester là indéfiniment, on doit pouvoir se défendre.

Elle ne proteste pas. Je crois qu'elle se sent encore coupable de ce qu'il s'est passé, dans le bus. Je la regarde fouiller dans l'un des placards de la minuscule cuisine. Elle finit par dégoter une bouteille de whisky qu'elle coince avec maladresse contre son bras droit, puis trois gobelets. J'ai envie de lui dire que ce n'est franchement pas le moment, avant de me raviser. Si ce n'est pas maintenant, ça ne le sera jamais.

— Aïe !

Mon infirmière improvisée ignore mes plaintes, défait mon piètre ouvrage. Elle attrape le verre que Joana vient de lui remplir et le balance sur mes blessures.
Nom d'un chien  ! Ça brûle, tout mon abdomen crame.
Calme, calme.
Je ne suis pas en position de protester, de toute façon.
Vite, penser à autre chose.

— Comment tu t'appelles, au fait ?

Mon halètement me fait pitié.

— Blue, répond Joana dans mon dos. Je préfère te le dire, j'ai mis dix plombes à le comprendre.

Je l'entends râler contre sa main inutilisable, ce qui ne l'empêche pas de fouiller dans tous les placards ou de bouger des trucs... elle ne tient pas en place.
Décidément, mes compagnes de galère ne se ressemblent pas. Très maigre, Blue fait à peu près ma taille. L'uniforme orange accentue son teint cireux et attire le regard vers les cheveux blonds parsemés sur son crâne. Pas besoin de s'appeler Einstein pour comprendre, la drogue l'a vieillie prématurément.
Joana est plus petite. Ses yeux sont aussi sombres que sa peau, sa tignasse châtain foisonne autour de sa tête et tombe sur ses épaules. Un léger embonpoint se dessine sous son uniforme, conséquence de la vie sédentaire en prison, peut-être.
Blue termine de nettoyer les plaies et étale une large quantité de crème cicatrisante, avec plus de délicatesse cette fois. Ceci fait, elle enroule une série de bandages autour de mon abdomen. Une fois mes nouveaux pansements en place, je saisis mon propre verre et le bois cul sec. C'est âcre, je n'en ai pas l'habitude. Dieu que ça fait du bien !
Je décide tout juste de me resservir quand le whisky m'échappe des mains. Joana le pose avec rudesse sur la table, l'expression sur son visage coupe court à toute protestation.

— On a un problème, venez voir.

*

         Secoué de spasmes, mon corps tremble. Je n'arrive pas à y croire. Leurs yeux écarquillés, morts, me fixent encore. À cette pensée, je vomis de nouveau.
Nom de dieu, ce que ça fait mal !

— Eh, ça va ?
— Je gère.

Mon propre mensonge sonne faux à mes oreilles. Je n'en mène pas large et ça se voit. Compatissante, Blue me fournit de quoi me nettoyer le visage. Je n'avais même pas remarqué qu'elle a déjà soigné sa blessure à l'arcade. Elle ne semble pas traumatisée, Joana non plus. Cela m'effraie plus que je ne veux bien l'avouer.

— Qu'est-ce qui leur est arrivé ?

Appuyée contre le chambranle de la porte des toilettes, Joana tourne la tête en direction de la chambre. Réflexe. C'est là qu'elle a trouvé les deux cadavres allongés à côté du lit, baignant dans une mare de sang séché.

— Suicide a priori, répond-elle. Ils faisaient peut-être partie de ces tarés qui craignent l'apocalypse.
— Vu tout ce qui se passe, je les comprends.

Je me redresse enfin, tire la chasse d'eau et la regarde effacer les traces de ma panique. J'aimerais que ma tête puisse se vider aussi facilement.

— J'y retourne, pour nous trouver des fringues.

Pas la peine de répondre, elle s'est déjà barrée. Si porter les vêtements d'un mort me rebute, je dois bien admettre qu'elle a raison. Les uniformes de la prison ne nous permettront ni de passer inaperçus, ni de nous réchauffer.
Je me surprends à regretter ma cellule du Dakota, tout à coup. Je me sentais en cage, mais cet environnement devenait familier.
À présent, chaque nouveau pas nous plonge dans un inconnu où tout se révèle susceptible de nous exterminer.

Sous la CendreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant