Chapitre 4 - Nobody can save me

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La chemise du macchabée me compresse le ventre et appuie sur mes blessures. Il ne connaissait pas la surcharge pondérale, lui.
Joana a trouvé des vêtements propres dans une valise rangée dans l'armoire. Apparemment, ils ne comptaient pas séjourner longtemps ici.
Plusieurs détails attirent mon regard, alors que je m'échine à fermer les derniers boutons : le poêle à bois éteint, sans doute depuis plusieurs semaines vu la poussière qui s'y est accumulée et la réserve de bûches juste à côté. Je remarque les messages de bienvenue accrochés derrière la porte, le matériel de ski posé dans un coin du salon. Tout porte à croire que cette petite cabane servait en fait de gîte.
Perso, je n'imagine pas un instant passer des vacances ici.
Bonne nouvelle, grâce à la carte affichée au dos de la porte, nous savons que nous nous trouvons bien dans le Minnesota. Dans la Solana State Forest, plus exactement.
Mauvaise nouvelle, plus personne n'habite dans le coin. Ils ont évacué la zone voilà plusieurs mois à cause de fortes inondations, si j'en crois la note épinglée juste à côté.
Génial.

            Dans la chambre, la voix étouffée de Joana me parvient avec peine. Blue et elle se sont enfermées pour se changer, comme indifférentes au drame qui s'est noué là-dedans. Moi, je n'ai pas réussi à y retourner.
Pour occuper mes pensées, je claudique vers la kitchenette et me sers un nouveau verre de whisky.
Puis un autre.
Ma tête tourne, je ne devrais peut-être pas boire d'alcool avec la crème cicatrisante.
Une chape de plomb m'écrase soudain les épaules. Se poser, voilà le piège. L'attente pousse mon cerveau à trier les informations de la journée, à me souvenir. L'accident, les corps brisés autour de moi, les coups de couteau, le visage du grand costaud quand le plomb lui a troué le ventre...
Quatrième verre.
Bon sang, je meurs de chaud.
J'éponge mon menton humide avec le col de la chemise, tente de m'aérer en secouant le tissu. Dans ce contexte, l'odeur de lessive qu'il dégage me paraît incongrue.
Je pourrais ouvrir la fenêtre, mais impossible de m'en approcher. J'ai trop peur d'y voir un visage inconnu. Ou familier. Je préfère ne pas savoir à quoi je ressemble à l'heure actuelle.
Mon corps dérangé par l'alcool m'envoie des signaux d'alerte.
Harvey, tu es trop con.
Sa voix résonne dans mes oreilles, j'esquisse un semblant de sourire. Furtif, néanmoins. Je ne peux pas me permettre de penser à elle.
Quatrième verre et demi.
La douleur devient insupportable. Mais qu'est-ce qu'elles foutent  ?
Et qu'est-ce qui peut bien nous attendre, maintenant  ?
Ma vision se brouille. Mes lunettes gisent quelque part dans le bus, entre deux flaques de sang. Ce n'était que des verres de repos, heureusement. J'arrive à voir à peu près normalement.
Qu'est-ce que j'ai bien pu déclencher pour arpenter cette route parsemée de cadavres ? Était-ce donc un si grand crime de bosser pour la Fondation Eleanor  ?
J'ai tué quelqu'un, j'ai tué quelqu'un.
Et ces gens, à côté... Dans l'éventualité d'une apocalypse zombie, quelqu'un ne devrait-il pas les brûler ? Sans parler des infections.
N'importe quoi.
Je me sens si fatigué, j'ai besoin un peu de repos.
Quelques minutes, juste quelques minutes...

*

— Pourquoi il ne se réveille pas ? Il est crevé ou quoi  ?
Une voix familière m'extrait de l'épais brouillard qui m'enveloppe encore. Ma tête me fait un mal de chien.
J'ai l'impression d'avoir bu trois tonneaux de bourbon. Je sens une main froide atterrir sur mon front, elle calme l'orchestre qui a élu domicile dans mon crâne.

— Secoue-le, tu vois bien qu'il est bourré  !

Je connais cette voix, mais j'ai du mal à organiser mes pensées. Ma tête repose sur du bois, bien plus costaud que ma paillasse habituelle.
La prison  ? Non. J'aurais remarqué cette odeur d'hiver et de pins.
Les pins. Le bus.
Je me réveille en sursaut, la migraine encore vissée aux tempes, les yeux embués. Blue me sourit, pas Joana.

— Debout, ordonne-t-elle. On t'a laissé dormir, maintenant on part.

Mon corps s'est transformé en hématome géant, je me redresse avec difficulté.

— Partir où  ? je marmonne.

Ma bouche ressemble à du plâtre, je dois être complètement déshydraté. À ma gauche, Blue s'occupe de changer mon pansement. Je crois qu'elle utilise les dernières bandes.
Ne pas y penser.

— On va tenter notre chance dehors, maintenant qu'il fait jour... Si on peut dire.

Pour appuyer ses dires, Joana essuie la buée sur la fenêtre. Sa main droite est emmaillotée, elle aussi. À nous trois, on a vidé la boîte à pharmacie.
Je comprends son hésitation quand je regarde à mon tour. Le gris si pâle du ciel ne permet pas de distinguer l'aube du crépuscule.
Ma blessure a dû sérieusement s'aggraver, à voir la tête de mon infirmière. Je n'ai pas la force de constater les dégâts par moi-même. Envisager de marcher dans la forêt par ce temps m'angoisse d'avance.

— Je ne sais pas si c'est une bonne idée.

Je me sens lâche, coupable de leur demander, à demi-mot, de rester. Joana ne semble pas s'en préoccuper. Elle examine consciencieusement le fusil bloqué sous son bras, l'ouvre et vérifie le nombre de cartouches qu'il contient, non sans pester contre son handicap. Elle a sans doute récupéré l'arme à côté de ses anciens propriétaires.
Celle de Blue, une vieille pelle rouillée posée à ses genoux, est bien plus dérisoire.

— Si tu tiens à rester avec les deux refroidis, fais-toi plaisir. Nous, on bouge.

Blue termine ses soins et m'encourage par un petit signe de la main. Inutile, les mots de Joana m'enhardissent. Après tout, sans elles, je suis bon pour manger les pissenlits par la racine, moi aussi. Leur présence me rassure, ce sont des dures à cuire, contrairement à moi.
Pour preuve, elles ont retourné la maison pendant mon sommeil. Sur la chaise en face de moi, une gourde poussiéreuse et quelques fringues de rechange dépassent d'un vieux sac. Trois manteaux reposent sur le dossier, dont un assez grand pour m'y envelopper sans craindre le froid.

— On doit retourner au bus et suivre la route, m'explique Joana pendant que Blue m'aide à m'habiller, en espérant que des gens soient revenus depuis le temps.

Je n'approuve pas spécialement ce plan, mais je me tais. Tout cela me dépasse complètement. Je regarde Blue enchaîner les signes en direction de Joana, qui semble de mieux en mieux la comprendre.

— On ne peut pas rester là à attendre que quelqu'un vienne nous chercher, même si c'est dangereux de sortir.

Nous approuvons d'un même signe de tête.

— Quitte à crever, conclut-elle en épaulant l'arme, autant que ce soit avec panache.

Sous la CendreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant