Chapitre 10 - In the End

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On doit rouler peu de temps, car je parviens à rester lucide.

— Tu vois ce que je vois, Blue ?

La concernée acquiesce. Ma propre position m'empêche de distinguer quoi que ce soit.

— Des traces de pneus, ils sont sûrement partis par-là, m'informe Joana.

Je sens le véhicule tourner et s'engager dans un chemin de terre. Les nids de poule me font serrer les dents, au point d'en avoir mal à la mâchoire.
On avance au ralenti, le trajet ponctué par les grognements de Joana, puis la voiture freine d'un coup sec.

— Je vais voir.

Bruit de portière qui claque. Le moteur tourne toujours.
Mon cerveau refuse de se dépêtrer de ce brouillard dans lequel il se prélasse. La tête sur les genoux de Blue, j'entends son coeur qui bat à toute vitesse, à moins que ce ne soit le mien ?
La porte du côté de mes jambes s'ouvre, le froid me recouvre à la vitesse d'un tsunami. Je frissonne.

— Le rez-de-chaussée est allumé, mais je n'ai vu personne. Trop de buée sur les fenêtres. Tant pis, on entre. Blue, aide-moi à le sortir de là et prends le fusil. Je ne vais pas y arriver avec ce putain de bras.

Blue s'exécute, le moteur s'éteint. On me tire vers l'extérieur, je gémis de douleur.

— Allez, ce ne sont que quelques mètres.

Mon corps proteste de toutes ses forces, ne pas réussir à outrepasser mon mal me complexe. Bon sang, pourquoi suis-je obligé de me montrer si faible ?

— Putain, Harvey, bouge !

L'épuisement et la colère de Joana me donnent le coup de fouet dont j'avais besoin. Je lutte contre la brume et parviens à bloquer mes genoux. Au moins, je tiens debout.
Maintenant, avancer.
Les filles me soutiennent de chaque côté, elles halètent et ploient sous l'effort.
Un pas après l'autre.
On contourne l'une des voitures aperçues plus tôt, le break marron. Je lève la tête avec pénibilité. Nous sommes arrivés devant une maison aux couleurs passées, haute d'un étage, construite au milieu d'un jardin défraîchi. Je me demande qui peut vivre dans un coin si isolé.
La porte s'ouvre, une vive lumière nous aveugle. À contre-jour, je vois une silhouette voûtée, réalise avec effroi qu'elle tient elle aussi un fusil, directement braqué sur nous.
Blue est rapide. Joana manque de crouler sous mon poids quand elle me lâche pour pointer le canon vers l'inconnu. Elle ne peut me soutenir que d'un bras, alors j'accomplis un effort surhumain pour rester debout.

— Qui êtes-vous ?

Cette voix caverneuse m'impressionne.

— Baissez votre arme.

L'autre répète sa question. À ma droite, Blue obéit en signe d'apaisement et se tourne vers Joana.
Cette dernière marmonne.

— Des rescapés, finit-elle par répondre. L'un de nous est gravement blessé, il a besoin de soins de toute urgence.
— Approchez.

Le bras de Blue me tapote le dos, mon visage se crispe. Malgré le froid, des gouttes de sueur sortent de mon cuir chevelu pour descendre sur mon front, mon nez, mon menton.
À notre grand soulagement, l'homme baisse son fusil à son tour. Il m'observe pendant quelques secondes, puis nous fait signe d'entrer.
C'est ce moment que je choisis pour m'effondrer.


Harvey, lève-toi.
Sa voix me réveille en sursaut. Par réflexe, je pose les mains sur mon ventre. Je ne porte plus la même chemise, on m'a habillé d'un tee-shirt ample. Point positif : il n'est pas taché de sang.
Je le soulève, vois qu'on a changé mon bandage. De vrais pansements, je dois me trouver au paradis. Tiens oui, d'ailleurs, où suis-je ?
Dans une chambre, à première vue. Le lit est si moelleux que j'ai du mal à m'en extraire. J'attrape le verre d'eau posé sur la table de nuit à ma gauche, le vide d'un trait. Les draps sentent une légère odeur d'anis, je prends soin de les remettre correctement, marche un peu pour éprouver mon équilibre.
Tout va bien, je tiens debout. Cet endroit m'apparaît curieusement impersonnel : pas de photos ou de tableaux sur les murs, un papier peint gris, peu de meubles...
J'ai gardé le même pantalon, mon soigneur n'a pas pris la peine de le changer.
Le parquet craque sous mes pas, je récupère tant bien que mal mes chaussures posées à côté de la table de nuit. Les enfiler malgré la douleur intègre directement le top 3 de mon enfer personnel.
La porte grince quand je l'ouvre. J'atterris dans un couloir sombre, où tout est fermé. Je n'ose pas pousser mon exploration. Je me sens mal à l'aise, ici, comme si quelque chose flottait dans l'air, sans que je puisse le voir.
Je descends les escaliers, me dirige vers l'endroit où j'entends des voix.
Joana et Blue se tiennent debout devant un mur couvert de documents, cartes, articles de journaux. À côté d'elles, un vieil homme parle avec calme et leur montre aléatoirement des papiers. Elles hochent la tête, semblent effarées.
Je me racle la gorge pour m'annoncer, le trio se tourne vers moi dans une synchronisation parfaite. L'affrontement s'est révélé de courte durée. Combien de temps ai-je dormi, au juste ?
Le visage de Blue s'éclaire. Elle se montre sincèrement inquiète pour moi, ça me touche. Même Joana a l'air soulagée.
Je m'assois sur la chaise que me désigne notre hôte. Ce dernier paraît âgé, au moins la soixantaine. Il est vêtu comme un bûcheron, une grande barbe grise lui mange la moitié du visage.

— Comment vous sentez-vous ?
— Bien, je croasse. Mieux.

Il hoche la tête, se présente comme Matthew Browning. Ce nom sonne familier. J'accepte le café qu'il me propose et le regarde sortir de l'immense salon où nous nous trouvons.

— Qu'est-ce que j'ai manqué ?
— Le scandale de la Fondation Eleanor, poursuivie pour crimes contre l'humanité.

Je me garde bien de leur dire que ça, je le sais déjà. Des sources anonymes ont accusé ma société d'avoir mis au point une puissante arme bactériologique dont elle aurait perdu le contrôle. Aujourd'hui encore, je ne comprends pas comment mes collègues et moi, envoyés en mission pour étudier les changements climatiques, avons pu nous retrouver impliqués là-dedans.

— Et la fin du monde, continue Joana.

Elle m'explique tout ce que je soupçonnais. Les volcans de nouveau actifs, les tsunamis partout sur le globe, les pluies de cendre, les tremblements de terre... Tout ce que je venais confirmer, avant de finir en prison.

— Matthew a parlé d'un camp militaire pas loin. Une autre survivante est passée par ici, elle va tenter de le rejoindre. On peut encore la rattraper, il paraît, si l'on veut.

Je n'en suis pas convaincu. Je me vois mal crapahuter dans la forêt à la recherche d'une inconnue.

— Vous y trouverez forcément des médecins, argumente Matthew en revenant avec le précieux breuvage. J'ai soigné votre ventre et le bras de votre amie comme j'ai pu, mais les miracles ne sont pas mon rayon.

J'observe mes codétenues. Leur attention s'est reportée sur les documents, elles se regardent parfois, on dirait qu'elles se comprennent au-delà des mots, à présent.

— Et cette... Bérénice, comment allons-nous la reconnaître ?

Je recrache mon café. Mon coeur tape comme un fou contre mes côtes. Ce n'est pas possible...

— Bérénice ?

Matthew ne semble pas étonné de ma réaction. Je n'ai pas le temps de m'interroger sur la raison.

— Décrivez-la-moi.
— Petite, fine, cheveux châtain clair, longs, yeux marron, Française.

Voilà. Ce n'est plus une hallucination.
Bérénice, ma soeur, ici. Seule.
Je me lève d'un coup, ignore la douleur.
Peu importe la fin du monde, je m'en occuperai plus tard.
Pour l'heure, le regain d'énergie me pousse à agir.
Je pars à sa recherche.

Sous la CendreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant