Chapitre 5 - Empty Spaces

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Vide, vide, vide.
Je suis tombée sur un embouteillage si grand que je n'ai pu en repérer la fin.
J'ai frappé à des dizaines de vitres, ouvert autant de portières... Hormis ces foutues lucioles, je n'ai vu personne.
Pire encore, certains véhicules commencent à... s'évaporer. Ils flottent, fondent petit à petit puis, grignotés par la brume, ne laissent que le vide derrière eux.
En proie à la panique, je suis remontée dans ma propre voiture et ai tout verrouillé. Demi-tour obligatoire, pas le choix : si je m'aventure sur la terre meuble du bas-côté, je vais m'embourber.
Impossible de traverser cet océan de métal, à moins d'attendre qu'elles disparaissent toutes et de prendre le risque de s'évaporer avec.
Pourtant, je ne bouge pas. Bug général.
Je reste immobile sous ma couverture, avec le chauffage à fond.
Les secours demandés par l'intelligence artificielle n'arrivent pas et quelque chose me dit qu'ils ne viendront jamais. Je ne sais plus comment agir, quoi décider.
C'était une erreur de prendre la route dans ces conditions, mais que pouvais-je faire d'autre ? 
Rester à Fargo, au milieu du séminaire annuel des pères Noël régionaux ? Appeler l'aéroport et rentrer la queue entre les jambes ?
Non, impossible. Pas avant de l'avoir retrouvé.
Long soupir.
Mieux vaut ne pas y penser pour l'instant.

Assommée par la chaleur, je somnole. Je dois agir, mais quelque chose m'en empêche. Une sorte de... lourdeur.
Je me penche avec difficulté sur le tableau de bord mis en veille. Il reprend peu à peu ses esprits, semble aussi fatigué que moi. Les compteurs s'affichent, les kilomètres effectués, le nom de la société de location, le message de bienvenue... C'est tout. Les chiffres de l'horloge numérique restent éteints.
Qu'est-ce qui se passe encore ?
J'attrape mon téléphone dans le sac à dos posé sur le siège d'à côté, repousse les cendres qui y ont atterri quand j'ai laissé la portière ouverte. Rien n'apparaît sur l'écran.
Je le déverrouille, me persuade que c'est juste la coupure de réseau constatée tout à l'heure. Il a l'air de fonctionner normalement, à part l'horaire absent. De mieux en mieux.
J'actionne les essuie-glaces pour dégager le pare-brise. Le pick-up devant moi n'a pas disparu, c'est déjà ça.
Le ciel s'est teinté d'une couleur laiteuse aux nuances grisâtres.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ? Pourquoi nous ?
Mes paupières se referment d'elles-mêmes, je n'ai pas le coeur à résister. Ce serait si facile de rester là, de se laisser sauver, pour une fois.

Tap, tap, tap.

J'ai l'impression que mes membres s'ankylosent. Je dois fournir un effort de tous les diables pour ne pas lâcher mon portable.
Si seulement j'avais mieux dormi...

Tap, tap, tap.

Le vent a dû se lever. Ça fait autant de boucan, des cendres qui s'écrasent sur les carrosseries ?

Tap, tap, tap.

Le bruit s'intensifie, j'entends une voix.
Je me redresse, parfaitement réveillée cette fois, et je le vois.
En partie dissimulé par la buée, un homme tape sur ma vitre et me fait de grands signes.

*

Un être humain, bien vivant. Pincez-moi, je rêve.
Sans réfléchir, j'ouvre la fenêtre. Je ne me préoccupe pas du danger, trop ébahie. Je ne suis plus seule.

— Vous gênez.

Je n'en crois pas mes oreilles, j'ai dû mal comprendre. Sa tête est à moitié cachée sous une immense capuche doublée d'une fausse fourrure, qui se désintègre à chaque mouvement. Je discerne tout de même un visage ovale, quelques rides sur les joues et une épaisse barbe grise, rien de plus.

— Vous m'entendez ?

Bougon et impatient avec ça.

— Pardon ?
— Vous gênez. Ma voiture est devant la vôtre, vous devez vous pousser pour que je puisse faire demi-tour.
— Demi-tour ?

Il doit me prendre pour une demeurée, il ne se prive pas d'ailleurs de lever les yeux au ciel.

— On ne peut pas passer. Il faut repartir dans l'autre sens.
— Vous avez vu ce qui cause l'embouteillage ?
— Ouais, j'en reviens. Un bus-prison est couché en travers de la route là-bas, impossible d'avancer.
— Des survivants ?

L'homme hésite un instant, puis hoche la tête.

— Je ne crois pas. Pour tout vous dire, l'un d'entre eux s'est même pris un coup de fusil. Je ne voudrais pas traîner davantage dans les parages et vous devriez faire de même.
— Je ne sais pas où je me trouve exactement. J'ai traversé la frontière du Dakota du Nord il y a plusieurs heures, je dois me rendre à Duluth.
— Eh bien soit vous volez au-dessus de l'embouteillage pour rejoindre la seule route qui y mène, soit vous restez là. Dans tous les cas, dégagez le passage.

Il n'attend pas ma réponse et monte dans sa voiture en claquant la portière derrière lui. Ce mec se rend-il compte qu'il pleut des cendres ? Des CENDRES ?
S'il le sait, ça ne lui fait ni chaud ni froid.
J'entends le moteur, ses phares s'allument. Je dois prendre une décision.
Je remets le contact à mon tour, fais marche arrière.
L'homme m'imite, se replace dans le bon sens et me dépasse à toute allure, sans un regard.
Tant pis, je tente le tout pour le tout.
J'enclenche le levier de vitesse et me lance à sa poursuite.

Sous la CendreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant