Chapitre 9 - The Messenger

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Je suis Matthew dans un grand salon qui n'a pas vieilli non plus. Plus je découvre cette maison, plus j'ai l'impression qu'elle est restée figée dans le temps. Ces meubles ne sont plus fabriqués depuis de nombreuses années, ces murs sont tapissés de couleurs passées...
Arrêt sur image, instantané d'une époque qui n'existe plus... Du moins en dehors de la cloison qui me fait face.
Le papier peint disparaît sous des centaines de clichés, articles de journaux, post-it, cartes routières... Je repère de suite un plan de la région. Quelqu'un, Matthew sans doute, a marqué certains emplacements d'une croix rouge, surmontée d'un point d'interrogation, de coordonnées ou d'indications diverses.
Je m'en approche, à mi-chemin entre l'émerveillement et la sidération. Les articles relatent tous des phénomènes climatiques survenus ces dernières années : tsunamis, tornades, activité sismique, tout est recensé. Décortiqué. Analysé. Certains sont reliés les uns aux autres par un système de ficelle et de punaises. C'en est presque flippant.
Mon regard se promène partout, s'arrête sur une feuille blanche griffonnée d'une écriture différente. Je soulève l'article qui le cache pour pouvoir le déchiffrer.
C'est un poème ou plus exactement, un très court extrait.

Que dansent ces Ombres immatérielles
Rien n'est plus éphémère que nos ailes
Mon amour, je t'en prie, n'aie pas peur
Puisque même les étoiles meurent.

Deux initiales signent le texte : SB.
Comment l'épouse de Matthew s'appelait-elle, déjà ? Sara ?
Non, Shana. Shana Browning.
Pourquoi ces phrases me semblent-elles familières ? Et pourquoi a-t-elle entouré la dernière ? J'ai froid, tout à coup, je ne peux m'empêcher de frissonner. J'ai l'impression qu'elle se tient juste à côté de moi.
Je sursaute quand Matthew parle de nouveau.

— Ma femme avait... un talent certain pour l'écriture, murmure-t-il. Entre autres.

Il s'écarte d'un pas et me montre un vieux cliché. Je reconnais immédiatement le jardin.

— Elle a pris cette photo la veille de sa disparition. Elle disait que des lucioles se multipliaient autour de chez nous et voulait me le prouver. Moi, je ne les ai jamais vues.

Il se tait, sans doute pour récupérer ses esprits.

— Shana était malade. J'ai longtemps cru que cela faisait partie de ses symptômes, qu'elle avait des hallucinations... Après sa mort, je me suis rappelé ses cauchemars, ses monologues insensés... Et quelque chose a changé.

Il désigne des articles à ma gauche, je commence à les parcourir, attrape au vol les mots « phénomènes inexpliqués », « sismiques », « catastrophe », « climat ».
Tous sont signés de Matthew.

— Ça m'a pris des années. J'ai recoupé toutes les sources, travaillé avec des climatologues, vulcanologues, scientifiques... Personne ne voulait publier nos découvertes, à part les magazines survivalistes. Alors on a employé la manière forte.

Il montre un autre article, plus familier. Une vidéo fait fureur sur internet, rapidement tournée en ridicule par les médias officiels. Puis supprimée et republiée à plusieurs reprises.
On y voit des images pirates, dénonçant des activités sismiques et volcaniques accrues, des extraits de documents confidentiels, des relevés topographiques de sites européens, indiens, africains... Toutes les preuves que le monde ne tourne plus rond.
J'aimerais en rire, mais je n'en ressens pas l'envie.

— Les cendres... je murmure.

Matthew se contente de décrocher une note que je m'empresse de regarder. En haut à droite, je lis la mention « Bear Butte, Dakota du Sud ».

— Ce n'était qu'une montagne sacrée pour tout le monde, explique-t-il. On a tenté de mettre en garde les États sur le danger qu'elle représentait. Comme elle, des dizaines de cratères qu'on croyait éteints ou inoffensifs, partout sur le globe, ont montré des signes d'activité anormaux.

Yellowstone, Puy de Vichatel, Laacher See... Je découvre, effarée, la liste complète des volcans en train de s'éveiller.

— Certains restent encore en sommeil, conclut Matthew, mais plus longtemps. Le Bear Butte est entré en éruption depuis vingt-quatre heures maintenant et... c'est pire que tout ce que nous avons pu anticiper. Nous nous trouvons à cinq cent soixante-dix miles de distance, nous le ressentons comme si nous vivions dix fois moins loin. Personne ne sait pourquoi.
Je ne comprends pas. Ou plutôt si, je capte tout. Seulement, je refuse d'y croire.

— Et ces voitures, là-bas ? Qui disparaissent ?

Matthew ouvre grand les bras, puis les laisse tomber en signe d'impuissance.

— Je n'arrive pas à expliquer ce phénomène. L'histoire a démontré que certains brouillards peuvent tuer, comme le smog de Londres en 1952... Mais cela reste peu probant pour celui qui nous intéresse.

Black-out.
Je n'écoute plus. Je n'ai plus qu'une idée fixe.

— Pourquoi maintenant ? Pourquoi nous ? Je ne viens pas pour ça.
— J'en suis bien désolé, me répond Matthew, ignorant mon égoïsme avec délicatesse.
— Je cherche juste mon frère...

Ma voix tremble, comme la main qui tient le document. Le vieil homme le reprend avec douceur et serre maladroitement mon épaule. Puis, sans un mot, il s'éloigne.
Je reste aussi immobile qu'une statue. Dois-je réellement me fier à ses paroles, alors que rien ne prouve ses dires ? Comment peut-il accepter une telle chose sans broncher ? Il prétend s'être préparé à tout ça depuis des années... Si tout cela est vrai, pourquoi les différents gouvernements n'ont rien révélé ?
Matthew m'appelle à voix basse. Je me retourne, vois qu'il a étendu une immense carte sur la table.
Quand je le rejoins, il désigne un point précis.

— Il y a peut-être une solution, par là. À six miles environ. Impossible d'y aller en voiture. C'est une ancienne base militaire, ils ont bouclé le périmètre et l'ont rouverte hier. Ils préparent une évacuation, je crois. C'est le dernier truc capté par la radio avant la coupure.

Je ne relève pas. Il demeure tant de zones d'ombres que je suis perdue.

— Vous savez tout ça, pourtant vous restez là. Pourquoi vous ne partez pas ?

Il bougonne, frotte sa barbe, semble chercher ses mots.

— Où pourrais-je bien aller ? Je suis chez moi, ici, répond-il d'un ton bourru. Et puis, si d'autres rescapés passent dans le coin, je pourrais les aider.

Cette curieuse sensation, au fond de moi. Il ne dit pas tout et son secret semble très lourd à porter.

— Vous êtes un type bien, Matthew.
— Ouais, ouais, c'est ça.


Il me fournit vivres, cartes, bouteilles d'eau, arme.
« On ne sait jamais », prévient-il en mettant les munitions dans la poche avant de mon sac à dos.
Je place mon téléphone entre les réserves de nourriture, à côté de la lampe-torche. Il ne me servira plus, je ne comprends pas trop d'où vient ce besoin de le garder.

— Prenez soin de vous.

Il marmonne, me fait signe de m'en aller. Il ne supporte pas les effusions, on dirait, mais je ne pouvais pas partir sans le remercier.
Je jette un dernier coup d'œil à la voiture que je ne rendrai jamais, je la regrette presque.
Puis avance à travers les arbres.
Je sens le regard de Matthew dans mon dos, me retiens de lui crier que tout ira bien.
Je ne souhaite pas que nos adieux soient entachés par le mensonge.

Sous la CendreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant