Chapitre 7 - One step closer

51 8 0
                                    

Nous ne roulons qu'une dizaine de minutes avant que le pick-up tourne brusquement à gauche pour s'engager dans un chemin de terre.
Je croise les doigts pour que mes roues ne s'enfoncent pas dans la boue et avance à sa suite, avec prudence.
Très vite, il s'arrête et je fais de même. Sa portière s'ouvre, je me recroqueville, par réflexe. Il fait le tour de sa voiture, je le vois gesticuler, regarder dans ma direction. Cela ne m'effraie pas. Je ne peux pas l'expliquer, je sais qu'il ne me fera aucun mal.
Je descends à mon tour pour apporter mon aide. Un amas de branches épaisses obstrue le chemin. Il a déjà commencé à déblayer et met un point d'honneur à m'ignorer. Sans un mot, je saisis le morceau de bois le plus proche et le pousse hors de la chaussée. Notre travail d'équipe fonctionne plutôt bien, nous dégageons le passage rapidement.
La tâche achevée, je frotte mes mains pleines de terre l'une contre l'autre. Trois mètres à ma droite, l'homme fait de même. Je vois ses lèvres s'agiter, comme s'il bougonnait. J'imagine qu'il est partagé entre les remerciements et les reproches.

— Je m'appelle Bérénice.

J'ignore pourquoi je l'ai dit si fort. Il interrompt son geste, s'approche, ôte sa capuche pour mieux me regarder.
Soudain, j'éprouve une curieuse sensation de déjà-vu.
Il me scrute de même, comme si mon propre visage lui paraissait aussi familier. Ses yeux se plissent à tel point qu'ils ne deviennent plus que deux fentes. Il a l'air plus grincheux que méchant.

— Matthew, marmonne-t-il finalement. Puisque vous ne semblez pas décidée à me lâcher, autant vous mettre au chaud. Venez.


Le chemin serpente à travers la forêt, jusqu'à une maison en bois jaune pâle. La peinture, vieillie par les années, s'est écaillée à certains endroits. Haute d'un étage, entourée par les arbres, elle trône au milieu de ce qui devait être un beau jardin, autrefois. Les mauvaises herbes et la boue le recouvrent désormais.
Je me gare derrière Matthew, attrape mon sac à dos, mon téléphone inutilisable et lui emboîte le pas.
Je frotte mes chaussures contre le paillasson à sa suite, puis me réfugie à l'intérieur. Le rez-de-chaussée semble très spacieux. Le propriétaire disparaît à droite, dans une grande cuisine un peu vieillotte. Je prends le temps de poser tout mon bazar et de retirer mes chaussures dans l'entrée. Le parquet couleur taupe réchauffe mes pieds glacés, je ne m'y attendais pas.
Sur le meuble à ma gauche, juste avant une double porte vitrée, je repère une photographie. Curieuse, je me rapproche : c'est une femme blonde, aux yeux bleus pétillants. Elle semble trentenaire à première vue, mais les couleurs passées témoignent de l'âge du cliché.

— Un verre ?

Je sursaute, comme prise en faute et refuse poliment l'alcool qu'il me tend. L'odeur de malt et de houblon me ramène à des souvenirs douloureux que je ne préfère pas réveiller. Il n'insiste pas et repart dans la cuisine, j'y vois une invitation.
Je m'assois face à lui. La nappe multicolore de cette petite table ronde, ces meubles vert pomme, tout cela me renvoie à mon enfance, c'est apaisant et destructeur à la fois.
Sans son attirail d'explorateur arctique, Matthew a l'air vieux. Ses traits sont creusés et des rides profondes pointent sous son épaisse barbe. Il porte un gros pull en laine et un jean délavé. Devinant que ce n'est pas son point fort, je décide de lancer la conversation.

— Désolée pour mon indiscrétion. Je trouve cette jeune femme très belle.
— Shana, mon épouse.
— Où est-elle ?
— Elle n'a pas eu le temps de voir tout ce merdier.

Il reste impassible, même si sa voix se brise. Je me sens mal à l'aise, d'un coup. J'ai l'impression d'avoir rouvert une vieille cicatrice. Pour me rattraper, je plonge la main dans la poche de mon pantalon. Le plastique familier me rassure. Je le pose sur la table, juste devant lui.

— Onze ans au compteur, la semaine prochaine.

Son visage change du tout au tout. À son regard, je comprends que je n'ai pas besoin d'expliquer ce que ce jeton représente. « Un seul jour à la fois ».
Onze ans d'abstinence, de réunions, de thérapie pour vaincre cette foutue dépendance à l'alcool. Il le sait et semble respecter cela.

— Bravo, répond-il d'une voix rauque. Oh, désolé, vous voulez que je range ça ?

Il désigne la canette de bière, je le rassure et récupère mon bien. Derrière son caractère mal luné, il dégage une véritable aura de bienveillance. Ce n'est qu'un vieil homme seul, après tout.
Il semble soudain plus à l'aise, lui aussi. J'accepte volontiers le café qu'il me propose et le regarde s'affairer. Les grandes fenêtres donnent une impression d'immensité à la cuisine, on doit se sentir bien ici, en été. Une atmosphère étrange règne entre ces murs. Je jurerais pouvoir les entendre respirer.
Une fois servie, je pose mes mains sur la tasse brûlante pour les réchauffer.

— Je sais ce que vous vous dîtes... Que je suis bien trop jeune pour être tombée là-dedans.

Il reprend sa place en face de moi, hausse les épaules.

— Je n'en pense rien. J'ai été journaliste assez longtemps pour comprendre que chacun porte sa part de souffrance.
— Vous écriviez sur quels sujets ?
— Surtout la rubrique nécrologique locale au départ. Puis j'ai couvert une affaire qui a lancé ma carrière.
— Laquelle ?

Matthew ne répond pas. Le voile se lève dans ma tête, je me rappelle où j'ai vu ses traits. Je me souviens des vieux journaux que Papa collectionnait. Il avait été le principal investigateur d'un scandale qui avait fait grand bruit, à l'époque. C'était deux ans avant ma naissance, mais je me rappelle ces articles signés Matthew Browning.
Il ne manifeste pas le désir d'en parler et je respecte son silence.
Il l'a dit lui-même, chacun porte sa part de souffrance.

— Alors, reprend-il en se raclant la gorge, qu'est-ce qu'une jeune... Française d'après votre accent, fait ici par ce temps ?

Je souris. Le regard de Matthew est vrillé dans ma direction, il est sans doute resté bien affûté.

— Je suis arrivée il y a dix jours, pour...

Ma bouche s'assèche, je préfère boire une gorgée de mon café avant de répondre. Penser à lui me fait un mal de chien.

— Je cherche quelqu'un.
— Ce doit être quelqu'un que vous aimez terriblement pour risquer votre vie ainsi.

Il ne peut pas savoir à quel point il a raison.
Nous demeurons silencieux quelques instants. Mes oreilles enregistrent les craquements des murs, le bruit du verre que le vieil homme pose à intervalles réguliers, le vent dans les branches, dehors, atténué par les vitres.

— Je n'imaginais pas tout ça. Les cendres, les lucioles, les voitures qui disparaissent... J'ai cru devenir folle.

Matthew s'est figé. Il reste silencieux, hoche la tête, marmonne.
Puis, il se lève.

— Venez, je vais vous montrer quelque chose.

Sous la CendreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant