Chapitre 5

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Enora se contenta de siroter son propre café en silence en attendant qu'Ingólfur revienne, découragée par l'évidente mauvaise volonté que Fjóla mettait à communiquer avec elle. Heureusement, il ne fut pas long. Il posa son café et les rejoignit autour de la table, où il s'assit plus près d'elle que de Fjóla.

— Alors les filles, qu'est-ce que vous avez ? Je vous écoute...

Silence attendu de la part de Fjóla. Enora allait devoir se dévouer et se lancer la première :

— Je pensais qu'on pourrait faire un truc sur la laine islandaise...

Ingólfur hocha la tête et dit :

— Oui, on pourrait faire ça, pourquoi pas. Mais... j'avais pensé à quelque chose d'un peu différent.

Il jeta un coup d'œil en biais à Enora.

— Je t'en ai déjà touché un mot hier...

Elle haussa un sourcil, pas vraiment convaincue qu'il n'était pas en train de la mener en bateau.

— La laine, c'est le truc auquel tout le monde va penser... Ça, ou bien le poisson. Ça ne veut pas dire que ce n'est pas une bonne idée, hein, juste, c'est pas super original. Franchement, si j'étais la prof, au dixième travail sur la laine ou le poisson, j'en aurais un peu ma claque...

Enora fit la moue. Il n'avait pas tort, l'animal, même si elle se sentait un peu vexée qu'il lui renvoie ainsi son manque d'originalité dans la figure. Enfin, c'était toujours mieux que Fjóla qui n'avait pas d'idée du tout.

— En France, souvent, les profs proposent deux ou trois sujets au choix et tout le monde doit travailler dessus...

— Vraiment ? Et si aucun des sujets te plaît, tu fais comment ?

— Bah, tu choisis le moins pire...

Ce fut au tour d'Ingólfur de faire la moue.

— Ah ouais... Ça doit être super chiant. Vous écrivez tous le même truc, sans aucune initiative personnelle ? C'est un peu nul, franchement.

Enora se sentit obligée de défendre, sa fac, son pays, sa culture. C'était presque instinctif.

— Ça te force à utiliser des ressources auxquelles tu n'aurais pas forcément pensé, à être capable de travailler sur n'importe quoi...

Fjóla soupira et déclara :

— Je vais aller me prendre un café aussi...

Enora se mordit les lèvres, agacée. Elle aurait pu faire ça pendant qu'elles attendaient Ingi, pas maintenant qu'ils s'étaient mis à réfléchir sur leur projet.

— Tu es d'où, en France ? demanda Ingólfur sans avoir l'air perturbé par le départ de leur coéquipière.

Enora lui jeta un regard en coin, se demandant si c'était juste pour faire la conversation, ou s'il était vraiment intéressé.

— De Bretagne. Tu connais ?

Il haussa les épaules avec un sourire.

— Pas vraiment. Mais j'ai été à Paris une fois.

— Ouais... Ce n'est pas trop la même ambiance...

Il avait toujours le même sourire chaleureux, mais Enora avait la sensation qu'il ne voyait pas trop ce qu'elle voulait dire. La plupart des gens à qui elle parlait ici ne connaissaient que Paris, ou à la rigueur la côte d'Azur. Mais Ingólfur la surprit en reprenant :

— Je comprends. Tu sais, je ne suis pas d'ici. J'ai grandi à la campagne.

Enora ne s'y était pas attendue. Avec ses deux cent vingt mille habitants, Reykjavik et son agglomération rassemblaient les deux tiers de la population du pays, au point qu'il était facile d'oublier que tous les gens qu'elle croisait n'étaient pas automatiquement natifs de la capitale. Elle allait lui demander d'où il venait, mais Fjóla revenait déjà. À nouveau, Enora ressentit une pointe d'agacement : tout à l'heure parce qu'elle partait alors qu'ils devaient travailler, maintenant parce qu'elle revenait trop tôt. Elle se força à lui sourire. Ça ne lui ressemblait pas d'être aussi négative avec quelqu'un, sans réelle raison. Fjóla ne lui rendit pas son sourire, trop occupée à touiller le sucre dans son café. Enora reporta donc son attention sur Ingólfur qui disait :

Un semestre à ReykjavikOù les histoires vivent. Découvrez maintenant