Chapitre 1

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Photo de couverture : StockSnap sur Pixabay

Enora prit place dans l'amphi 301 d'Háskóli Íslands, l'université de Reykjavik, et balaya discrètement les lieux du regard. Elle ne connaissait personne. Et c'était aujourd'hui qu'ils étaient censés former les groupes pour le projet de mi-semestre. Génial ! Début septembre, il y avait trois Erasmus qu'elle connaissait vaguement de vue qui venaient à ce cours. Ils avaient arrêté au bout de quelques semaines. Elle ne savait pas s'ils avaient carrément lâché le cours, ou s'ils séchaient juste. Si c'était la deuxième solution, ils s'étaient mis en difficulté car le projet de mi-semestre comptait pour quarante pourcents de la note finale, et c'était aujourd'hui que la prof donnait les explications sur ce qu'ils devaient faire, et qu'elle finalisait la formation des groupes.

Enora détestait bosser avec d'autres gens. Ça demandait de faire des concessions, de batailler pour trouver du temps pendant lequel tous les membres du groupe pouvaient se retrouver, et au final, elle finissait toujours par abattre l'intégralité du travail quasiment à elle toute seule, mais ça n'empêchait pas qu'elle devait partager sa note avec les autres. Elle aurait bien demandé à la prof si elle ne pouvait pas faire une exception et la laisser travailler individuellement, mais elle se sentait déjà coupable de ne pas comprendre l'islandais et d'être – maintenant que les autres étudiants Erasmus ne venaient plus ­– la seule raison pour laquelle ce cours avait lieu en anglais. Elle n'allait pas en rajouter en se singularisant encore !

Il était 10 h 40, autrement dit, l'heure de la sacro-sainte pause-café. Enora était toujours étonnée par le fait que tout le monde respectait cette pause. C'était la sixième semaine du semestre, et elle n'avait pas encore eu un seul cours où le prof avait débordé ou oublié de les laisser sortir. Rien à voir avec la fac de Rennes où ils enchaînaient des CM de trois heures sans interruption...

Les étudiants commençaient à revenir. La plupart avaient un gobelet de café brûlant dans les mains, même si un écriteau sur la porte de l'amphi spécifiait clairement qu'il était interdit d'amener boisson ou nourriture à l'intérieur. Le sol était recouvert d'une épaisse moquette bordeaux, et si Enora s'était d'abord étonnée de trouver un tel revêtement dans une salle de cours, elle était maintenant vraiment perplexe de constater que la moquette avait toujours l'air impeccable. Les Islandais étaient-ils immunisés contre le risque de renverser un café par terre ? 

Comme une illustration ironique à ses pensées, le type qui passait juste devant sa rangée trébucha soudain et son gobelet lui échappa des mains. En voulant le rattraper, il le déporta sur le côté et au lieu d'atterrir au sol le café se répandit sur les feuilles de cours d'Enora. Elle soupira. Elle venait juste de se porter la poisse à elle-même. Elle se leva pour éviter que le liquide qui commençait à goutter du bureau ne lui coule sur les genoux.

Fyrirgefðu ! s'écria spontanément le type avant de se rappeler qu'elle n'était pas islandaise. Oh, sorry...

La réaction immédiate d'Enora fut de lui dire que ce n'était pas grave, même si ce n'était pas tout à fait la vérité. Ses notes étaient fichues et son écharpe beige clair s'était pris une bonne douche elle aussi. Elle n'eut cependant pas le temps de laisser paraître son mécontentement, le type avait fait demi-tour aussi sec. Cela la fit enrager encore davantage avant qu'elle se rende compte qu'il était sorti pour aller chercher des serviettes en papier dans les toilettes. Bon, admettons. Il fut de retour assez vite, mais le cours avait déjà repris. L'étudiant était mal placé pour éponger ce qui avait coulé du côté d'Enora, mais il tenait visiblement à le faire lui-même malgré tout. 

Enora n'avait qu'une envie : qu'il retourne à sa place et la laisse se débrouiller toute seule avec les serviettes en papier. Il tamponnait à qui mieux mieux, sans trop d'efficacité. Quand l'inondation fut à peu près résorbée, il partit enfin. Elle se retint de pousser un soupir de soulagement trop audible. Il alla jeter les serviettes trempées tout devant, juste à côté du pupitre de la prof. Il y avait des poubelles dans le fond de l'amphi ; il aurait pu utiliser celles-là, ça aurait été plus discret.

Peu importe, il allait enfin retourner à sa place et elle allait pouvoir se concentrer à nouveau sur le cours. Mais non ! Elle le vit se diriger vers la sortie sans comprendre ce qu'il faisait. Pourtant, ses affaires étaient encore là ; sa place devait être celle où un sac et un manteau étaient étalés, deux rangées devant elle. Il ne pouvait pas être arrivé ici les mains dans les poches, juste avec son jean et sa chemise à carreaux. Il s'était mis à neiger une semaine plus tôt et les rues étaient complètement gelées. En plus, ce jour-là, le vent soufflait du nord et avait lâché sur Reykjavik une chape d'air glacial. Non, c'était impossible qu'il soit venu sans manteau. 

Enora eut envie de se gifler. Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire que M. Pas-Doué ait un manteau ou pas ? S'il avait envie de se choper une pneumonie, grand bien lui fasse ! Ce n'était pas ses oignons, et il était largement temps qu'elle se recentre sur le cours.

Un semestre à ReykjavikOù les histoires vivent. Découvrez maintenant