Chapitre 9

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Solène soupira et poussa les farfalles à la tomate du bout de sa fourchette.

— Le truc, c'est que je pensais quand même qu'on restait un couple, tu vois, et qu'on ferait des efforts pour rester proches, se donner des nouvelles, tout ça. Mais il n'a jamais le temps de venir me parler sur Skype, il met à chaque fois deux ou trois jours à répondre à mes emails, et puis c'est des réponses de cinq lignes alors que je lui fais des romans... Je lui ai aussi envoyé des cartes, des lettres et même un petit colis avec de la bouffe d'ici. Lui, que dalle. Il fait aucun effort, j'ai l'impression qu'il n'a même pas envie d'essayer qu'on reparte du bon pied à mon retour. Ou bien il pense que c'est acquis, va savoir. Alors, ouais, j'ai couché avec ce mec. C'était bien et j'ai aucun remords.

Enora se sentit encore plus mal.

— Je suis désolée. Ça a l'air de te peser beaucoup, cette situation avec Fred. Pourquoi tu ne m'en as pas parlé avant ?

Solène haussa les épaules.

— Waf... J'aime pas trop parler de ce genre de trucs, je préfère quand on déconne. S'apitoyer sur son sort, ça n'a jamais aidé personne, si ?

Elle finit son assiette en quelques coups de fourchette et se leva pour la laver.

« Je t'ai cherchée hier soir, avant de rentrer avec Haukur. Je ne t'ai pas trouvée.

— Nan... Je suis rentrée avant la fin.

— Ah bon ? Ça ne t'a pas plu ?

— Si, si. C'est juste que... J'avais envie de rentrer.

Solène lui jeta un coup d'œil circonspect.

— Tu as vu cette fille qui s'est jetée sur Ingi ?

Enora la regarda de travers. Elle l'appelait par son diminutif, alors qu'elle ne le connaissait même pas. Pour Enora, c'était impossible. Elle n'arrivait pas à penser à lui autrement que comme « Ingólfur », même si lui utilisait volontiers la forme raccourcie de son prénom quand il se présentait.

« Difficile de ne pas la voir... grogna-t-elle.

— Oh. C'est pour ça que tu es partie ? »

Ce n'était presque pas une question. Solène était vraiment perceptive. Un peu trop, parfois. Enora maugréa vaguement quelque chose qui pouvait passer aussi bien pour un oui que pour un non.

— Bon, ben j'ai eu des potins sur elle, reprit Solène. Par Haukur, ajouta-t-elle devant le regard surpris d'Enora. Oui, tu sais comment c'est, ici. Tout le monde se connaît plus ou moins. S'ils ne sont pas allés à l'école maternelle ensemble, ils ont forcément un ou deux cousins en commun. Bref. Cette fille, c'est son ex.

Enora sentit son visage se défaire. Son ex... Elle n'avait aucune chance. Enfin, pas comme si elle avait jamais pensé sérieusement à quoi que ce soit avec Ingólfur. C'était juste que... elle aimait bien rêvasser un peu de temps en temps, voilà tout. Il était mignon et s'était montré attentionné envers elle mais au fond elle savait bien que ça ne voulait rien dire.

— Et le fond du truc : la chanson qu'elle a essayé de chanter avec lui en montant sur scène, c'est une chanson d'amour. Il paraît que c'est lui qui l'a écrite à l'époque où ils étaient ensemble.

De mieux en mieux.

— Eh bien au moins, les choses sont claires, déclara Enora.

— Tu crois ? Il n'avait pas l'air ravi de son attitude, hein.

— Il ne s'est pas particulièrement défendu quand elle l'a embrassé.

— Il était surpris. Juste après, il l'a forcée à descendre de scène et il a demandé à un groupe d'amis à elle de l'emmener.

— Ah ? J'étais déjà partie, je pense.

Solène la considéra en silence quelques secondes.

— Dis donc. T'es vraiment mordue, on dirait.

Enora ne jugea pas utile de répondre. Elle se sentait assez pathétique.

— Ne t'en fais pas. D'après Haukur, ce n'est pas la première fois qu'elle lui fait ce genre de coups, mais il ne veut rien entendre.

— Mouais. Enfin, il pourrait aussi ne pas jouer la chanson qu'il lui a écrite alors qu'il sait qu'elle est dans la salle.

— C'est leur morceau le plus célèbre. Ça serait bizarre qu'ils ne le jouent pas. Leurs fans seraient vraiment déçus. Et puis c'est pas parce qu'il l'a écrite à l'époque où c'était sa copine que ça veut nécessairement dire qu'il l'a écrite pour elle. De toute façon, il ne savait peut-être même pas qu'elle était dans la salle.

Enora n'était pas totalement convaincue, mais le plus important n'était pas là.

— Elle est dans notre groupe, tu sais. Le projet pour mon cours sur le développement durable, on est trois : elle, Ingólfur et moi.

Solène siffla entre ses dents.

— Eh ben, ça promet... 

Un semestre à ReykjavikOù les histoires vivent. Découvrez maintenant