Chapitre 4

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Le lendemain, Enora reçut un mail d'Ingólfur qui leur donnait rendez-vous, à elle et Fjóla, l'après-midi même, si elles étaient disponibles. Elle répondit immédiatement que oui, elle pouvait venir à la fac vers seize ou dix-sept heures, comme ils préféraient. Elle n'eut pas de réponse immédiatement et commençait à penser que le rendez-vous allait tomber à l'eau quand un email de Fjóla arriva dans sa boîte. Elle disait d'accord pour le rendez-vous, ce qui voulait dire qu'Enora avait tout juste une demi-heure pour arriver au rendez-vous. Elle pesta silencieusement. C'était un peu raide, comme délai. 

Même si elle avait dit qu'elle était a priori d'accord pour les retrouver là-bas, il lui fallait quand même le temps d'arriver à la fac, qui était bien à vingt minutes à pied de chez elle. Elle passa vite fait dans la salle de bain se donner un coup de peigne et tressa ses cheveux. Elle devait traverser Tjörnin, le lac qui séparait le campus du centre-ville, et même par beau temps, le pont était venteux, alors en ce début d'hiver, il valait mieux attacher ses cheveux pour éviter de les manger. En avisant son reflet dans le miroir, elle eut soudain envie de s'apprêter un peu plus.

Elle hésita une seconde et puis ouvrit la trousse de maquillage de Solène. Enora se maquillait tellement rarement qu'elle avait emmené le minimum syndical en matière de produits de beauté. Il faut dire que non seulement, elle était limitée à vingt kilos de bagages, mais en plus elle avait mal compris la règle sur les liquides et ne savait pas qu'elle pouvait les mettre en soute. Elle était donc sous-équipée, mais Solène ne lui en voudrait pas si elle se servait de ses affaires, c'était le genre de choses qu'on pouvait se permettre quand on s'entendait bien avec sa coloc. 

Par contre, si Solène apprenait qu'elle avait décidé de se maquiller pour son entrevue avec Ingi, elle ne manquerait pas d'en tirer des conclusions... totalement erronées, décida fermement Enora. Elle fouilla un peu et finit par dénicher un crayon khôl noir dont elle souligna le bord de son œil. Instantanément, son regard s'en trouva plus intense. Ses iris très sombres associés au noir du khôl, à sa tresse brune et à sa peau mate lui donnaient un air mystérieux, profond. Et avec ses petits anneaux en or aux oreilles, c'était parfait !

Son autosatisfaction ne dura pas longtemps. Le passage de la mine sur sa paupière interne la laissa avec une sensation de brûlure et elle essuya une larme au coin de sa paupière. Et voilà, tout ça pour se retrouver avec les yeux d'un lapin albinos ! Il y avait une raison pour laquelle elle ne se maquillait jamais... Enfin ! Avec un peu de chance, le temps qu'elle arrive à la fac l'irritation se serait résorbée et il n'en paraîtrait plus rien. Tant qu'à y être, elle se passa un coup de gloss légèrement teinté – et parfumé à la pêche – sur les lèvres. Pour les protéger du froid, se dit-elle.

Avec tout ça, elle n'était pas en avance. Elle se dépêcha de sortir de la salle de bain et enfila en quatrième vitesse sa paire de bottes, sa grosse doudoune et un bonnet. Son écharpe beige n'était pas tout à fait sèche mais heureusement, elle en avait une autre, en grosse laine, vert mousse. Peut-être pas exactement aussi élégante, mais tout aussi chaude. Elle entendit la porte de la chambre de Solène s'ouvrir. Au lieu de la saluer comme elle l'aurait fait en temps normal, elle se hâta d'attraper son sac à main et de filer avant que son amie ne la voie et ne lui fasse une remarque sur son apparence...

Si elle avait su, elle n'aurait pas eu besoin de marcher aussi vite : ni Ingi, ni Fjóla n'étaient là quand elle arriva à la cafétéria. Cela dit, avec le vent glacial chargé d'un parfum de neige, elle n'avait pas eu envie de s'attarder en chemin. Háskolatorg, le bâtiment où se trouvait la cafète, était la plus récente addition au campus. Avec ses parois de verre et la drôle de coupole jaune asymétrique à son sommet, il en était l'élément le plus résolument moderne. Plus que son esthétique, ce qu'Enora appréciait dans son architecture, c'était qu'il était relié aux autres par des tunnels qui permettaient de passer des salles où elle avait cours à la cafétéria sans devoir ressortir dans le froid et le vent.

Elle s'engouffra à l'intérieur et se tint debout un moment à côté de la porte à tambour de l'entrée, se demandant si elle devait déjà s'installer à une table ou continuer à les attendre comme ça. Elle patienta une ou deux minutes avant de se dire qu'elle pouvait toujours aller se chercher un café, ça la ferait patienter, sans compter que l'impression de chaleur qui l'avait saisie en rentrant dans le hall commençait à se dissiper.

La caissière marqua d'un coup de perforatrice la carte café prépayée et Enora repéra Fjóla rentrer dans la cafète alors qu'elle récupérait sa boisson. Elles échangèrent des salutations qui manquaient d'enthousiasme avant de choisir une table. Enora espérait qu'Ingólfur ne tarderait pas trop, car elle ne savait vraiment pas quoi dire à cette fille. L'autre sortit un tricot de ses affaires et commença à monter une rangée de mailles sans plus se soucier d'elle. Enora fouilla dans son sac, plus pour se donner une contenance qu'autre chose, et en extirpa un bloc-notes et un stylo.

— Alors, essaya-t-elle, tu as commencé à réfléchir ?

— Oui...

Elle attendit quelques secondes, mais sa nouvelle coéquipière n'ajouta rien. Enora soupira intérieurement. Elles étaient censées être là pour discuter de leurs idées, mais s'il fallait qu'elle lui tire les vers du nez comme ça à chaque phrase, elle n'était pas au bout de ses peines. Heureusement, elle aperçut par la fenêtre la haute silhouette de leur co-équipier qui traversait le parvis.

— Ah, je crois que voilà Ingólfur...

C'était plus pour rompre ce silence pesant qu'autre chose. Fjóla releva le nez de son tricot et vérifia l'information d'un coup d'œil par la vitre. Enora se leva pour aller chercher une serviette en papier et passer un coup rapide sur la table. Ingólfur entra et la repéra presque immédiatement. Il les rejoignit et posa son sac, une grosse besace en cuir marron, sur la table.

Hæ, hæ ! Je suis en retard ? Désolé. Comment vont les choses ? Vous êtes en forme, les filles ?

Enora sourit, heureuse de cet entrain évident qui changeait agréablement des monosyllabes de Fjóla.

— Je vous abandonne encore quelques petites secondes, poursuivit Ingólfur. Il me faut un café. Promis, je serais prudent, cette fois.

Sa dernière phrase s'adressait évidemment à Enora. Il la regarda droit dans les yeux et elle sentit comme un drôle de picotement parcourir sa colonne vertébrale. Bon sang, c'était quoi, ça ? Il ne l'avait pas troublée comme ça, la veille. En tout cas pas autant. C'était sans doute les plaisanteries de Solène qui faisaient des drôles de trucs dans son subconscient. Pas de quoi en faire toute une histoire.

Un semestre à ReykjavikOù les histoires vivent. Découvrez maintenant