Chapitre 8

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Enora prenait des notes sur un bouquin de cours quand le bruit caractéristique de la porte d'entrée se fit entendre. Elle vérifia machinalement l'heure sur son portable. Il était quatorze heures trente. Solène n'avait pas dormi là. La phrase « c'est à cette heure-ci que tu rentres ? » lui traversa l'esprit et elle secoua la tête pour l'en chasser. Elle prit le temps de finir de recopier le paragraphe qui l'intéressait, tout en étant hyper attentive aux bruits dans l'appartement. La porte de la chambre de Solène s'ouvrit et se referma, puis celle de la salle de bains. Bruit d'eau, maintenant. Elle prenait une douche. Enora n'avait plus qu'à prendre son mal en patience. Elle avait besoin de la voir, de s'assurer qu'elles n'étaient pas en froid à cause de la veille. Elle avait aussi un peu passé la matinée à ruminer à propos d'Ingólfur et Fjóla ; son moral était assez bas. Elle savait que discuter avec Solène la remettrait d'aplomb. Il était impossible de s'accrocher à sa morosité face à une telle pile électrique. Outre les événements de la veille, il fallait bien avouer que sa lecture sur le droit pénal administratif n'était pas des plus passionnantes. Elle aimait ses études parce qu'elle savait qu'elles lui donneraient les outils pour faire une différence dans le monde. Elle voulait travailler dans le domaine des droits de l'homme ou de la protection de l'enfance, et certaines branches du droit, qu'elle était obligée d'étudier, lui paraissaient bien absconses. Comme en plus elle avait la tête ailleurs – Ingólfur... Fjóla... – sa prise de notes stagnait depuis deux bonnes heures. Et maintenant, elle était bien trop impatiente que Solène sorte de la salle de bains pour être un tant soit peu efficace.

Elle passa dans la cuisine et mit de l'eau à chauffer pour un thé, en espérant que Solène aurait envie d'en partager un avec elle. Elle n'eut pas longtemps à attendre, la porte de la salle de bain s'ouvrit et elle vit son amie passer en serviette et se précipiter dans sa chambre. Enora espérait que c'était seulement parce que le couloir n'était pas très bien chauffé, et pas parce qu'elle la fuyait. La bouilloire avait fini, et elle versa l'eau dans la théière. Le Grapevine, journal gratuit rédigé en anglais, traînait sur la table et elle entreprit de le feuilleter en attendant que le thé infuse. Une double page sur les bons plans de la semaine mentionnait le concert de Days in the Sun. Enora poussa un soupir frustré. Décidément, elle avait beau vouloir se changer les idées, tout semblait se liguer conter elle pour lui rappeler le désastre de la veille. Elle se mordit les lèvres, consciente d'en faire trop. Elle avait une petite tendance au mélodrame. Ce n'était pas un désastre, à peine une déception.

— T'as fait du thé ? Génial !

Solène venait de faire irruption dans la cuisine et cette entrée en matière laissait supposer que leur petit accrochage de la veille était oublié.

— Oui, sourit Enora. Le Earl Grey que t'aimes bien.

— J'ai toujours dit que tu étais une coloc parfaite.

Solène sortit deux tasses d'un placard, vérifia à la couleur que le breuvage avait suffisamment infusé, et les servit toutes les deux.

— Tu es rentrée avec Haukur ?

Enora se serait volontiers giflée. Coloc parfaite, tu parles. Elle s'était promis de ne pas questionner Solène là-dessus, de la laisser en parler la première, si elle en avait envie. Heureusement, Solène ne sembla pas s'en formaliser.

— Ouais. On a des trucs à bouffer ? Je crève la dalle.

— Je me suis fait des pâtes et il en reste un peu. Ça te va ?

Solène accepta avec enthousiasme. Alors qu'elle se servait, elle reprit :

— Sérieux, bon coup, mais pour le romantisme, on repassera. On s'est réveillé tard, on a baisé de nouveau et puis on venait à peine de finir qu'il me dit qu'il a un truc à faire et qu'il doit partir. Pour le petit-déj au lit, on repassera...

Enora enfouit le visage dans sa tasse. Parfois, elle était encore surprise d'à quel point son amie pouvait se montrer directe. Ce n'était pas qu'elle était choquée, mais elle ne savait jamais trop comment réagir à ce genre de déclarations.

— Tu vas le revoir ? demanda-t-elle.

— Peut-être. Je lui ai dit que j'avais un mec. Ça n'a pas eu l'air de le déranger.

Enora prit une nouvelle gorgée, le temps de digérer cette nouvelle information. Mais Solène était fine mouche, et elle se rendit compte de son malaise.

— Écoute, reprit-elle, je suis désolée de t'avoir grogné dessus, hier soir. Mais je ne me sens pas coupable par rapport à Fred.

Enora hocha la tête histoire de lui montrer qu'elle ne lui tenait pas rigueur de son mouvement d'humeur de la veille.

« Tu sais, ça ne marchait plus trop entre nous avant que je parte. On a failli rompre, on ne savait pas trop. On s'est dit que l'éloignement serait un bon moyen de voir si on tenait toujours autant l'un à l'autre...

— Je vois... »

En fait, Enora ne voyait pas trop. Elle avait l'impression de bien connaître Solène, et pourtant celle-ci ne lui avait jamais parlé de ses inquiétudes quant à son couple. Elle avait été persuadée que tout allait très bien entre Solène et son copain. Enora ne le connaissait pas vraiment mais elle avait eu l'occasion de le croiser une ou deux fois à Rennes. Lui et Solène étaient ensemble depuis plusieurs années, ce genre de couples qui fait partie des meubles.

— Alors tu testes si tu tiens toujours à lui en couchant avec un autre ? demanda Enora avant de se mordre la langue.

Elle ne pouvait s'empêcher de dire des trucs qui sonnaient comme des reproches. Solène était de bonne composition. Encore une fois, elle n'eut pas l'air de le prendre mal.

— Oui, en quelque sorte. Quand je suis partie... bon, on n'a pas rompu, mais on s'est mis d'accord sur le fait qu'on ne se jurait pas fidélité, tu vois. Qu'on s'offrait quelques mois de liberté pour voir où on en était à mon retour.

Un semestre à ReykjavikOù les histoires vivent. Découvrez maintenant