Chapitre 10

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La prof avait validé l'idée d'Ingólfur et il avait envoyé un mail à ses coéquipières pour leur proposer une visite des serres où étaient produites les fameuses bananes islandaises. Lesdites serres se trouvaient à Hveragerði, une petite ville située à une quarantaine de kilomètres de Reykjavik. C'est-à-dire, entre l'aller-retour et la visite sur place, facilement trois ou quatre bonnes heures à tenir la chandelle entre Ingólfur et Fjóla. Ô joie. Enora joua quelques instants avec l'idée de se faire porter pâle, mais elle se ravisa bien vite. Ce n'était pas son genre de se défiler et encore moins de laisser les autres faire le boulot à sa place, même si les circonstances n'étaient pas des plus agréables pour elle. De toute façon, il fallait qu'elle arrête de se monter la tête. Ok, elle avait un peu craqué sur ce mec, mais ce n'était pas non plus la fin du monde. Une semaine auparavant elle ignorait jusqu'à son existence. Il y avait toujours quelque chose entre lui et Fjóla, clairement, et ce quelque chose était bien plus ancien que son petit béguin, alors il ne lui restait plus qu'à passer à autre chose. En plus de quoi, il aurait été idiot de rater une sortie en dehors de Reykjavik pour une raison aussi futile.

Aujourd'hui, pas de maquillage, pas d'effort vestimentaire particulier. Cette sortie, c'était du boulot, et rien de plus. Elle passa quand même jeter un coup d'œil à son reflet dans la salle de bains. Toujours le nez au milieu de la figure, et pas de nourriture coincée entre les dents. Parfait. Ne lui restait plus qu'à attendre. Ingólfur avait annoncé qu'il prendrait sa voiture ce qui était bien pratique car faire cette visite en bus ce serait sans doute révélé compliqué. Il lui avait demandé son adresse pour passer la chercher. Il était un peu en retard – sans doute était-il passé prendre Fjóla d'abord – mais au moins elle n'avait pas à l'attendre dehors dans le froid.

Enora n'avait pas eu envie de se lancer dans une quelconque activité alors qu'elle savait qu'elle serait interrompue, mais attendre en vérifiant l'heure sur son téléphone toutes les trente secondes commençait à l'agacer. Elle n'avait pas allumé son ordinateur ce matin-là et elle était sûre que le temps qu'il démarre, il lui faudrait partir. Elle attrapa une anthologie de poésie anglaise qu'elle avait trouvé sur une étagère de livres gratuits en libre-service à l'entrée de la BU. Elle se débrouillait pour communiquer, mais pour lire ce genre de textes hyper littéraires, son anglais était un peu rouillé. Elle était en train de froncer les sourcils sur une tournure complexe quand son téléphone sonna. Elle décrocha et la voix d'Ingólfur retentit à l'autre bout du fil.

— Salut, je suis devant chez toi. Dépêche, je suis garé en double file.

Enora ne se le fit pas dire deux fois et se hâta d'enfiler son manteau. Elle avait déjà glissé dans son sac de quoi prendre des notes ; il ne lui restait plus qu'à filer.

Heureusement, c'était une rue où il y avait peu de passage : n'ayant pas trouvé à se garer Ingólfur s'était carrément arrêté en plein milieu. Enora esquissa un sourire en se rappelant le nom d'un groupe Facebook que lui avait montré Solène : Icelandic parking and other oddities, « Se garer à l'islandaise et autres bizarreries ». Elle n'aurait su déterminer si c'était génétique ou culturel, mais apparemment, les Islandais étaient incapables de faire un créneau. En avançant, Enora se rendit compte que le siège passager était libre. Finalement, Ingólfur n'était pas passé prendre Fjóla en premier. Enora se sentit se détendre un petit peu. Ils auraient au moins quelques minutes de normalité pour briser la glace avant que l'ambiance ne se détériore. Elle essaya d'ouvrir la porte mais la poignée se bloqua. Ingólfur se pencha depuis son siège pour l'ouvrir de l'intérieur.

— Désolé, c'est une vieille voiture, elle est un peu capricieuse des fois. Vas-y, installe-toi. Comment tu vas ?

Enora dut enlever un magasine et des gants pour s'asseoir.

— Bien, bien, répondit-elle machinalement. Et toi ?

— Super ! Par contre, Fjóla est malade. J'ai bien peur que ce soit juste toi et moi pour la visite.

— Oh. Mince.

Enora ne savait pas trop comment réagir. Est-ce qu'ils n'auraient pas dû annuler dans ce cas-là ? Cette visite était importante pour le projet ; ils auraient dû être présents tous les trois. Pourtant, Ingólfur était là, et il semblait bien décidé à poursuivre malgré tout.

— Qu'est-ce qu'elle a ? demanda-t-elle en bouclant sa ceinture.

— Elle m'a juste appelé il y a une demi-heure pour me dire qu'elle ne se sentait pas bien et qu'elle ne pouvait pas venir. Mais ce n'est pas grave. Je suis sûr qu'on peut se débrouiller sans elle.

Dire qu'Enora avait envisagé prétendre être malade pour éviter de se retrouver coincée entre les deux tourtereaux. Apparemment, Fjóla avait eu la même idée, bien que pas pour les mêmes raisons. Ou peut-être qu'elle était vraiment malade, après tout. Mais si effectivement Ingólfur n'avait pas été d'humeur à lui retourner ses attentions l'autre soir, il était assez compréhensible qu'une fois sobre elle ait envie de l'éviter.

Ingólfur s'était arrêté au Céder le passage au bout de la rue. Il tourna la tête vers Enora.

— Tu es déjà allée à Hveragerði ?

Enora secoua la tête.

— Non, jamais.

— Ah, j'aurais dû te dire de prendre un maillot de bain avec toi, alors.

Elle lui jeta un regard en coin. Est-ce qu'il était en train de se moquer d'elle ? Elle n'arrivait jamais à être totalement sûre du contraire avec lui... Cependant, elle savait que les Islandais étaient des fous de baignade, et que même dans les villages les plus petits, on trouvait une piscine alimentée en eau chaude par la géothermie. Mais comme le mercure flirtait avec la barre des températures négatives, un détour par la case piscine ne la tentait pas plus que ça.

— Ce sera pour une autre fois, répondit-elle histoire de dire quelque chose.

Il lui répondit par un sourire éclatant et elle sentit son estomac faire un triple salto dans son ventre. Ils étaient arrivés devant Harpa, l'opéra flambant neuf qui trônait au milieu de la baie. Il se détachait étrangement, avec son armature de métal et de verre, sur le fond presque sauvage de mer et de montagne. Ingólfur s'engagea sur un grand axe qui devait sortir de la ville par le sud. Sur la gauche, la mer grise venait battre contre l'enrochement qui protégeait la côte.

Un semestre à ReykjavikOù les histoires vivent. Découvrez maintenant