Chapitre 7

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Au bout d'un moment, il fut clair que Lava Rock avait fini de jouer, et la foule se dispersa, chacun se ruant sur le bar, les toilettes ou le coin fumeur à l'extérieur. Enora resta plantée là, désemparée. Solène n'était nulle part en vue. À défaut, retrouver Haukur aurait été un soulagement, plutôt que de rester toute seule, mais il avait disparu lui aussi. Ils étaient sans doute sortis griller une clope. Enora ne fumait pas et elle détestait l'odeur. Et puis, aller dehors par ce froid ne la tentait pas outre mesure. Elle prit le chemin des toilettes, plus pour ne pas rester plantée là à rien faire que par réel besoin. Au moins, elle serait tranquille pour la suite du concert. Elle avait quand même descendu un litre de bière et sa vessie se rappellerait fatalement à elle d'ici peu. En sortant, elle faillit buter dans un couple en train de s'embrasser juste devant la porte des toilettes, endroit romantique au possible. Elle allait passer son chemin quand elle reconnut la tignasse emmêlée de la fille.

« Solène ! Qu'est-ce que tu fous ? »

Le type réagit le premier et se détacha de sa compagne pour voir ce qu'il se passait. Sans trop de surprise, c'était Haukur. Solène lui fit face elle aussi, mi gênée, mi agacée. Elle haussa les épaules, l'air de dire : « et puis quoi ? » Enora était choquée et ne savait pas trop comment réagir

— Mais, et Fred ? finit-elle par dire.

— Quoi, Fred ? répondit Solène avec un soupçon d'agressivité.

Enora ne répondit rien mais lui jeta un regard éloquent.

— Bah il a qu'à ne pas être si con, Fred. Et puis, tu sais quoi ? C'est mon problème. Je suis grande, je peux prendre mes décisions toute seule.

— Ok. D'accord, comme tu veux...

Enora s'éloigna sans insister. Elle avait la gorge un peu serrée. Elle espérait que Solène n'allait pas lui faire la gueule après ça. Elle n'avait pas voulu avoir l'air de la juger ou de lui faire des reproches. Elle avait juste été surprise de la voir rouler des patins à un quasi inconnu alors qu'elle avait un copain. Bon, en formulant les choses ainsi, elle se rendait compte qu'elle jugeait un peu, malgré elle. Et puis, il fallait bien admettre qu'elle se sentait délaissée. C'était Solène qui avait insisté pour qu'elles viennent à ce concert, et maintenant, elle la laissait tomber et Enora se retrouvait toute seule, sans savoir quoi faire. Si Solène avait été avec elle, elles auraient sûrement repris une bière, mais Enora ne se sentait pas de boire toute seule, elle trouvait ça triste. À la place, elle alla demander un verre d'eau au bar. Et puis deux pintes, ça faisait déjà beaucoup, sans l'effet d'émulation du groupe, elle ne se voyait pas boire davantage.

Days in the Sun se mettait en place et Enora se rapprocha de la scène. Les lumières dans la salle s'éteignirent à nouveau. Comme ça, Ingólfur ne risquait pas de la voir. Elle ne savait pas trop si elle devait s'en réjouir ou pas. Elle pourrait toujours essayer de lui parler après le concert, s'il ne disparaissait pas immédiatement en backstage. C'était une petite salle et l'ambiance était décontractée. Les membres de Lava Rock étaient allés se chercher une bière après avoir rangé leurs instruments et discutaient avec des amis. Il en serait peut-être de même pour Ingólfur et ses musiciens. Justement, il venait de monter sur scène et le cœur d'Enora se mit à battre un peu plus vite. Ils commencèrent à jouer alors que les applaudissements qui les saluaient ne s'étaient pas encore calmés. C'était un peu le même genre de musique que Lava Rock — ce n'était pas un hasard s'ils étaient programmés le même soir — mais en plus doux. Surtout, la voix d'Ingólfur n'avait rien à voir avec celle du chanteur précédent. En l'entendant parler, Enora n'aurait jamais imaginé qu'il pouvait chanter d'une voix si grave, si profonde. Elle avait beau avoir écouté l'album, ce n'était pas pareil de l'entendre en live, de voir ces sons ténébreux sortir de sa silhouette fine. Quand il ouvrit la bouche après une longue intro, elle fut prise d'un frisson incontrôlable. Cette voix la faisait vibrer jusqu'aux tréfonds de son être. Elle ferma les yeux pour mieux en profiter, transportée ailleurs, dans un paysage rêvé et étranger.

L'instant de grâce ne dura que quelques secondes. Quelqu'un la heurta et elle se retrouva aspergée d'une quantité généreuse de bière. Génial. Elle collectionnait les boulets, en ce moment. Elle se décala sur le côté, là où il y avait moins de passage et où elle risquait moins de se faire bousculer. Sauf qu'elle ne voyait plus Ingólfur d'ici. Elle recula encore, jusqu'à trouver une place qui lui convienne. La première chanson se terminait. La suivante était visiblement un des morceaux les plus appréciés des fans, car des applaudissements et des cris d'encouragement retentirent dès les premières notes. Tout autour d'Enora, les gens marquaient la mesure en agitant la tête, ou dansaient carrément. Mais elle n'était plus dans l'ambiance. Les gens remuaient trop, ils la cognaient ; elle ne se sentait pas à sa place. Elle recula encore et se retrouva appuyée à un pilier. D'ici, elle ne voyait plus aussi bien, mais au moins elle serait tranquille. Le pilier était beaucoup plus visible qu'elle et on pouvait espérer que les gens ne fonceraient pas dessus de leur démarche avinée comme ils se précipitaient sur elle.

Deux ou trois chansons passèrent et elle commençait à se sentir mieux et à être à nouveau en mesure d'apprécier la musique et la voix superbe d'Ingólfur. Soudain, une fille émergea du public au premier rang et se hissa sur scène. Enora mit quelques secondes à la reconnaître, perturbée par le changement de contexte. C'était Fjóla. Elle avait abandonné son look de hipster vintage au profit d'une petite robe moulante et décolleté. Elle avait aussi l'air plutôt éméchée. Ingólfur la fit gentiment redescendre mais elle revint à la charge presque aussitôt. Elle chancela et faillit tomber. Elle n'était pas juste éméchée : elle était complètement ivre. Elle se fraya un chemin jusqu'à Ingólfur, malgré les câbles électriques, les pieds des micros, et ses propres talons vertigineux. Enora frémit. Elle n'appréciait pas beaucoup sa camarde d'exposé, mais elle ne lui souhaitait pas une entorse pour autant.

Impassible, Ingólfur continuait à chanter. Fjóla arriva jusqu'à lui et passa son bras autour de ses épaules. Pendue à son cou, elle se mit à chanter – très faux – avec lui, essayant de son mieux de viser le micro alors que de son côté il s'efforçait de le tenir hors de sa portée. Enora se sentait gênée pour elle rien qu'à la regarder. Lorsqu'elle aurait dessaoulé, elle se trouverait sûrement très embarrassée par son attitude. C'était le genre d'histoires qui faisait le tour d'un campus à la vitesse de l'éclair, surtout dans une ville de la taille de Reykjavik où la plupart des Islandais semblaient se connaître depuis la maternelle. En tout cas, Fjóla avait l'air de connaître les paroles par cœur. En la voyant aussi froide avec Ingólfur, Enora n'aurait jamais imaginé qu'elle était une grande fan de son groupe. Peut-être que ce qu'elle avait pris pour une attitude hautaine n'était en fait que de la timidité. Et puis la chanson se termina. Fjóla se colla à Ingólfur et l'embrassa à pleine bouche.

Ce qui choqua le plus Enora, ce fut le sentiment de trahison, qui la submergea, si fort qu'elle eut presque l'impression d'étouffer. C'était stupide. Ce n'était pas comme si Ingólfur lui devait quoi que ce soit. Il ne lui avait rien promis, ne lui avait même pas laissé entendre qu'il pouvait être intéressé par elle. Mais pourquoi diable se sentait-elle si abandonnée ? Elle quitta la salle, naviguant dans un brouillard. C'était sûrement les fumigènes qui lui piquaient les yeux et les rendaient humides.

Un semestre à ReykjavikOù les histoires vivent. Découvrez maintenant