Chapitre 3

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Enora était en train de laver son écharpe dans le lavabo – c'était du cashmere et il était impératif de la laver à la main – quand Solène rentra à son tour. Elle l'entendit poser ses clés sur le petit meuble dans l'entrée et se fit la réflexion qu'elle allait encore une fois les oublier là si elle ne le lui faisait pas remarquer.

— Eno, t'es là ? claironna son amie.

— Oui, dans la salle de bains.

Solène enleva ses chaussures et son manteau avant de la rejoindre.

— Ben alors, qu'est-ce que tu fais ? s'étonna-t-elle en la voyant plongée dans l'eau savonneuse jusqu'aux coudes.

— Un abruti a renversé du café sur mon écharpe.

— Oh, non, celle que ta marraine t'a offerte ?

— Celle-là même, soupira Enora.

— J'espère que tu lui as « accidentellement » écrasé les orteils avec ton talon ? s'enquit Solène.

Enora leva les yeux au ciel, amusée malgré elle.

— Pff, on ne t'a jamais appris que la violence ne résolvait rien ?

— La violence, non, bien sûr, mais la vengeance discrète, c'est autre chose...

— D'accord... Enfin, je sais pas si t'as lu quelques sagas islandaises, ils sont pas mal dans la vendetta, hein...

— C'est bien pour ça que j'insiste sur le « discrète » : vengeance discrète. Pas la peine d'y faire participer toute ta famille jusqu'à la neuvième génération.

— Admettons. Mais non, je n'ai pas fait ça. Surtout que je vais devoir bosser avec l'abruti en question.

— Oh, ma pauvre, s'apitoya Solène. Raconte, un Islandais ? Un Erasmus ?

— Nan, un Islandais. On dirait que je suis la seule étudiante en échange dans ce cours, en fait.

Enora essora l'écharpe du mieux qu'elle pouvait sans toutefois trop serrer pour ne pas abîmer les fibres et créer des bouloches.

— Ça part ? s'inquiéta Solène.

— Oui, j'ai l'impression qu'on ne voit plus les taches. Bon, va falloir attendre que ce soit sec pour en être sûr.

Elle étendit l'écharpe bien à plat sur le séchoir.

— Tu nous fais du thé et je te raconte tout ?

Quelques minutes plus tard, elles étaient toutes les deux assises sur le lit de Solène avec une tasse fumante dans les mains. Solène avait même ouvert un paquet de Pågen : des petits roulés briochés, fourrés à la cannelle, qu'elle avait fait réchauffer au micro-ondes. Elles avaient découvert cette marque suédoise la toute première semaine de leur installation en Islande et en avaient très vite fait leur goûter de prédilection. Les pieds au chaud, rassemblés sous elle en tailleur pour Enora, carrément fourrés sous la couette pour Solène, c'était la configuration idéale pour se raconter leur journée l'une à l'autre.

Elles ne se connaissaient que de vue du temps où elles étaient étudiantes à Rennes. Mais quand elles avaient su qu'elles partaient toutes les deux en Erasmus à Reykjavik, prendre un appart ensemble leur avait semblé la solution évidente, tant pour s'éviter le stress de découvrir seules un pays dont elle ne connaissaient pratiquement rien que pour réduire les coûts de logement. Enora avait un peu appréhendé au début de vivre avec une quasi-inconnue, mais elles étaient rapidement devenues amies pour de bon.

— C'est pour quel cours ? demandait Solène.

— Production, blabla, Développement durable. Je n'arrive jamais à me rappeler de l'intitulé complet. Mais en gros c'est ça.

Un semestre à ReykjavikOù les histoires vivent. Découvrez maintenant