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Kim Taehyung avait toujours eu l'impression de n'être qu'un simple spectateur de sa propre existence. Cette sensation tenance s'était solidifiée au fil des ans, nourrie par les murmures et les regards évaluateurs qui pesaient dans sa nuque, lui imposant un rôle d'un script dont les lignes lui échappaient totalement. Une certitude grandissait en lui depuis qu'il avait l'âge de comprendre les adultes : sa vie était déjà toute tracée, il n'avait aucun pouvoir dessus.


Un souvenir flou d'une nuit d'orage, où il avait intercepté une conversation qu'il n'aurait jamais dû entendre, hantait les recoins obscurs de sa mémoire depuis lors. Isolé dans son manoir, il préférait les rues sombres de la ville aux salons dorés de sa demeure. Dans son bureau, au-dessus de l'imposant meuble d'acajou, le portrait familial exerçait un audit permanent, le regard de ses géniteurs semblait le suivre, évaluant la rentabilités de ses moindres faits et gestes. Parfait. Lisse. Rentable. Voilà ce qu'il devait être. L'opacité était la règle d'or de ses parents, mais cette rétention d'informations lui importait peu; pour lui, l'ignorance demeurait le meilleur moyen de maintenir une distance de sécurité avec cet univers étouffant. Bien qu'il fût déjà trop tard. Il était piégé. Déjà englouti.


Ce soir marquait la date de son anniversaire. Une date qui, dans son agenda, ne marquait pas une célébration, mais une échéance. En ce mois de décembre glacial, le jeune homme savait que cet événement signerait la fin de sa liberté. Il n'espérait qu'une seule chose : une journée sans la présence étouffante de la hiérarchie familiale et sans la foule d'investisseurs. Juste lui, et sa petite amie, comme lors de ses seize ans.


Choi Yuna, cette jeune fille qui lui avait été imposée, n'avait que dix-neuf ans mais représentait déjà le pivot d'un contrat publicitaire d'envergure internationale, liant le Kim's Palace au Choi Media Group. Malgré tout, avec le temps, Taehyung avait fini par développer une certaine affection pour elle. Elle n'était pas l'amour de sa vie, mais sa présence semblait lui apporter une sorte de stabilité qu'il tolérait. Pourtant, il avait tenté de l'en dissuader en utilisant le seul langage que son géniteur respectait : celui du profit. Il avait souligné l'instabilité médiatique du Choi Media Group, appuyé les risques d'une chute boursière en cas de scandale et pointé du doigt qu'une alliance aussi précipité représentait un danger pour l'image du Kim's Palace. Des arguments froids. Calculés. Mais il s'était bien gardé de formuler la véritable raison de son désaccord. Épouser sa sœur de cœur. C'était malsain. À vomir. Mais face à l'intransigeance paternelle, ses avertissements économiques n'avaient été balayés que d'un revers de main. Malheureusement, la probabilité d'y échapper était nulle, totalement inexistante.

La directive de ce soir d'anniversaire n'était autre que l'annonce officielle de leurs fiançailles. Là où son père ne voyait qu'une opération financière d'envergure et un partenariat commercial hautement rentable, Taehyung, lui, y voyait son arrêt de mort. Une condamnation ferme sans la moindre perspective de fuite. Comment espérer une once de stabilité avec un avenir dont il n'était pas le décisionnaire ? Comment respirer quand on vous vole votre propre avenir ? Comment survivre quand votre vie ne vous appartient plus ?


Face au grand miroir de sa chambre, l'image que lui renvoyait son costume bleu nuit taillé sur mesure et sa chemise blanche immaculée, n'était pas celle d'un jeune homme d'une vingtaine d'années. Ce n'était pas lui qu'il observait, mais l'héritier irréprochable que le conseil d'administration exigeait de lui. Une image lisse, polie et impénétrable comme un diamant, une copie sans égale formaté pour satisfaire les exigences du marché, là où aucune anomalie n'était tolérée. Au fil des ans, le véritable Taehyung, celui qui riait aux éclats et qui avait une peur animale de l'orage, avait été étouffé, archivé sous des années de protocoles et de formalisme glacial. Cette vulnérabilité ne ressurgissait que dans l'intimité de la nuit, l'abandonnant à une anxiété sourde qui le condamnait à des insomnies chroniques. Cette boule au ventre tous les soirs. Celle qui lui tordait les entrailles dès que le soleil se couchait. Semblait ne pas vouloir le quitter, comme si elle était installé là pour le restant de son existence.

LES OMBRES DU PASSÉStories to obsess over. Discover now