Ne va pas par là [Martin Lopez]

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Où nous suivons un petit garçon s'enfonçant en pleine nature, complètement seul, tâchant de comprendre ce qui lui arrive et ce qui l'environne, avec ses mots et son esprit bien à lui. Après avoir partagé son coup de crayon avec des illustrations dans deux de nos anthologies, Martin Lopez partage ici pour la première fois sa plume avec une nouvelle immersive et douce-amère.

Ne va pas par là

C'était mon anniversaire le dimanche précédent. J'avais eu un vélo mais je n'avais pas pu monter dessus. Il fallait d'abord que papa m'installe les petites roues. Enfin... je suis monté dessus pour que maman prenne une photo mais ça ne comptait pas. Papa me tenait pour ne pas que je tombe. J'étais triste un peu, parce que mon prochain anniversaire c'était dans longtemps.

Ce jour-là, on allait chez Pépé et Mamie Dé. J'aimais bien Pépé car il sentait bon l'eau de Cologne. Mamie me faisait un peu peur car un jour que je faisais la sieste chez eux, j'ai fait un cauchemar. Dans ce cauchemar, je courais dans l'entrée pour lui sauter dans les bras et l'embrasser. Mais plus je m'approchais d'elle plus elle s'est transformée en sorcière. Pas en sorcière comme dans les dessins animés qui ne font pas peur, avec des grands nez et des grands chapeaux. Comme une vraie sorcière qui mange les enfants. Ses lèvres fines retroussées sur des gencives rouges et des dents pointues et jaunes. Comme un animal rusé. Et moi je courais si vite que je ne pouvais plus m'arrêter. Je me suis jeté dans ses bras et elle m'a serré très fort. Quand je me suis réveillé en criant, Mémé est venue me consoler. Mais quand elle m'a pris dans ses bras, elle a serré trop fort et quand elle m'a embrassé, ses poils de moustache m'ont envoyé une petite décharge piquante. Comme dans mon cauchemar.

Je me suis promené dans le jardin avec maman. On est passé devant la réserve à outils de Pépé.

Pépé m'a dit un jour Ne va pas par là ! Ça fait longtemps que je ne prends plus le temps de jardiner et tous mes outils sont rouillés. Tu pourrais te couper et attraper le tétanos.

On a continué sur le chemin en dalle. Maman voulait qu'on joue à sauter de dalle en dalle mais je ne voulais pas. C'est un jeu pour les petits. Au fond du jardin, il y avait un portillon. Je n'étais jamais allé au-delà. C'était chez la voisine.

Non, ce que je voulais c'était arracher une grande épine de l'agave géant sur le côté. Pour dire que c'était une griffe de dinosaure. J'ai tordu dans un sens et puis dans l'autre. Je l'ai pliée vers le haut et vers le bas. J'ai tiré très fort. Papa a appelé Maman depuis l'autre bout du jardin. Elle a voulu que je reparte sur le chemin en dalle avec elle. Mais je voulais la griffe. Je tirais et ça m'énervait. C'était rien qu'une sale plante même pas belle ! À quoi ça sert une plante avec des griffes ?

Je criais Non ! Attends !

Elle a crié Regarde ! Tu t'es mis de la sève partout !

C'était vrai. Du jus de cactus avait coulé le long de mon bras et ça empéguait ma manche. Papa appelait de nouveau. Un peu plus fort cette fois. Maman m'a pris par le bras mais j'ai résisté et j'ai détourné la tête. Si elle avait vu que je pleurais de rage contre la plante, elle m'aurait dit Arrête de faire ta crise ! Et elle m'aurait forcé à rentrer avec elle. J'ai respiré tout en continuant à tirer sur la plante et j'ai dit calmement Maman s'il te plaît, je veux juste m'amuser dans le jardin. Papa a crié très fort mais je n'ai pas écouté ce qu'il disait. Maman a reculé vers le chemin. J'ai vite essuyé mes yeux sur ma manche et je me suis retourné.

Maman, tournée dans la direction de papa a montré le portillon derrière elle et a dit D'accord chéri mais ne va pas par là ! C'est défendu ! Tu le sais ! Je reviens vite.

Mort(s)Where stories live. Discover now