Robo [Xavier Portebois]

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Dans un futur proche, la rencontre choc entre des gamins des favelas et un zombie-cyborg ! Une nouvelle de science-fiction, à la fois un conte cruel d'apprentissage et un thriller immersif.

Robô

Adão remua les détritus du bout de sa sandale. Bandes de caoutchouc brûlé, ferraille brunie par la rouille, bris de plastique noirâtre et poisseux. Rien qui n'ait assez de valeur pour s'ennuyer à en alourdir le sac rapiécé qui pesait déjà pas mal sur ses maigres épaules. Ce n'était pas aujourd'hui qu'ils feraient fortune.

L'adolescent se redressa, toussa puis cracha à ses pieds. Sa main glissa sous son marcel et il se gratta les côtes, pendant que son regard embrassait la décharge qui s'étendait autour de lui. Une plaine d'ordures qui à gauche allait mourir dans les brumes polluées de la baie de Guanabara, et à droite venait s'entasser contre les favelas perchées sur la colline. Et quelque part, dans tout ce merdier, éparpillés comme autant de minuscules pépites dans un océan de fange, l'attendaient des bibelots revendables, des pièces à refondre, du matériel à réparer. Bref, de quoi se faire quelques reais.

Un amoncellement de déchets roula dans un nuage puant de poussière. Un corbeau prit peur et s'envola. Adão crut un instant qu'Eva ou Pio venait de déraper, mais ce ne pouvait être ses compagnons d'infortune ; ils fouillaient ailleurs, derrière lui. L'éboulement reprit, un peu plus long cette fois. L'adolescent rajusta sa sandale et s'approcha, vigilant. Peut-être était-ce quelques rats. À défaut de matos, il pourrait ramener du rab à manger pour ce soir.

Il n'y avait rien à voir, mais quelque chose remuait sous la surface. Sans hésitation, Adão plongea les mains entre les sacs poubelle éventrés et racla les ordures, poignée par poignée, jusqu'à y dégager un trou assez large.

Quelque chose frémit sous ses doigts : le dos d'un manteau de cuir noir, taché de gras et de sang séché. Des spasmes soudains en tordirent les formes. Adão bondit en arrière, bras repliés contre le torse, méfiant. Il craignait ce qui pouvait se tapir dessous : les rats se montraient parfois agressifs, et la décharge accueillait des bêtes plus grosses encore.

Les déchets roulaient au fur et à mesure que la chose gesticulait. Elle s'extirpa petit à petit, jusqu'à ce qu'il n'y eut plus de doute possible : c'était un homme, gisant sur le ventre. Malgré la saleté, la poussière et le gras suintant des poubelles, Adão en devina la peau pâle et les cheveux blonds, traits rares à Rio. Un Européen, sans doute.

De nouvelles convulsions le secouèrent. Les bras et les jambes remuèrent au hasard, par saccades, comme les pattes d'une araignée blessée. Adão recula d'un autre pas sans oser quitter l'inconnu du regard. Il siffla ses amis, puis tenta un contact.

Oi, senhor ! Vous... euh, vous allez bien ?

Aucune réaction. L'inconnu continua ses gesticulations morbides. Il parvint à se dresser sur ses avant-bras, le visage enfoui sous ses cheveux crasseux, les jambes grattant sous lui les couches de détritus, sans succès. Des gémissements s'échappèrent de sa gorge comme autant de syllabes dégorgées. Adão crut qu'il allait vomir, mais le hoquet mua en cri monotone, puis en claquements de crécelle.

Pio arriva en courant – facile pour lui, il avait trouvé des bottes presque à sa taille. Adão, sans quitter l'étranger du regard, le lui désigna du menton et se tapa la tempe de l'index : l'homme devait être fou. Son camarade répondit d'un signe de tête qu'il avait compris, et attrapa la batte de baseball qui pendait dans son dos. Il était fier de cette batte, Pio. Le plus beau trésor qu'il avait déniché depuis toujours, qu'il arborait autant comme un trophée que comme une arme.

Mort(s)Where stories live. Discover now