Les âmes de la foire [Vincent T.]

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Tourbillon de fantômes, monde du cinéma et obsession amoureuse, dans cette nouvelle kaléidoscopique de Vincent T., fou de la première heure, auteur de Parasites (Sales Bêtes !, 2013).

Lesâmes de la foire

Dans l'œilleton, le prêtre se balançait d'un pied sur l'autre, l'expression ternie par une lassitude grandissante.

« On reprend, mon Père. S'il vous plaît. ». Il s'épongea le front du revers de la manche, grommela. Après quelques instants, je fis tourner la caméra, John tendit perche et micro, et Samuel, chaussant ses écouteurs, acquiesça. Après un signe de la main, l'homme d'Église débita son texte d'une voix languissante, son regard vaguant de-ci de-là, mais évitant soigneusement l'objectif.

« Coupez, finis-je par soupirer une fois le monologue terminé. On gardera la 7e, elle était pas mal. Merci, mon Père. »

Trop heureux qu'on n'ait plus besoin de lui, le prêtre avait retrouvé ce visage avenant qui m'avait décidé à le filmer, lui plutôt qu'un quelconque acteur. En douze prises invariablement médiocres, j'avais eu tout le temps de regretter ce choix, et de prendre le parti de retravailler le scénario. Hormis cette présentation face caméra, j'allais remplacer l'homme de foi par une voix-off qui serait, paradoxalement, plus habitée que lui...

« On passe à l'orgue ! » annonçai-je à l'équipe. Comme un même homme, techniciens et gens de la paroisse, qui avaient jusque-là gardé un retrait timide, pénétrèrent dans l'édifice religieux.

C'était une église étrange, de béton et de bois, où la chaleur du soleil californien se développait autrement mieux que dans nombre d'autres bâtiments. Les églises étaient habituellement humides et d'une froideur de tombe ; celle-ci était suffocante. Johnny et les autres s'activaient, les paroissiens donnant même un coup de main pour installer les projecteurs. Un peu à l'écart, tenant mon Arriflex par le trépied, je cherchais dans quel angle je pourrais filmer cet orgue foutraque et anachronique, mal placé et trop grand pour l'édifice. Comme si on l'avait inséré ici au forceps, quitte à l'éparpiller en désordre à travers toute l'aile de l'église.

« Bonjour. Je suis Mary. L'organiste. »

Elle s'était plantée devant moi, comme ça, mains jointes et tête baissée, semblant forcer sa nature, avec une froideur, une gêne, une sorte de timidité incongrue. Puis elle releva la tête, et offrit à mon regard le visage le plus beau et le plus tendre qu'il m'ait jamais été donné de voir.

Ce que j'avais bien pu lui répondre, je n'en savais déjà plus rien. Je me sentais les jambes comme deux traversins, et le cœur qui cognait comme s'il voulait sortir. Je bafouillais, je donnais des ordres dans le vide, chamboulant complètement le scénario auquel j'avais jusque-là pensé. Un plan en plongée, c'était ça le truc pour filmer cet orgue, et puis filmer Mary, aussi, surtout...

Le monde autour de moi était soudain sourd-muet. J'étais soudain sourd-muet au monde. Les bruits, les discussions étaient happés par le vide, et aucun son ne me parvenait. Les gens n'étaient que des figurants aux actions indistinctes, des ombres se démenant dans l'éther. Je ne voyais que Mary, je sentais qu'elle avait la même impression de surdité et d'éloignement.

J'avais le sentiment de planer, d'être devenu extérieur à ce monde, et cette idée m'enjouait et m'inquiétait tout à la fois.

« Je croyais qu'après le numéro du prêtre, on avait décidé de tout tourner en muet », souffla soudain Johnny, déchirant le silence total.

« Hein ? Ah, oui, je balbutiai. Je, euh... Mais là, c'est l'orgue. C'est mieux si on a le vrai son de l'orgue, non ? »

Johnny haussa les épaules pour toute réponse. Rappelé à la réalité, je retournai mon attention vers Mary et ne pus plus m'en défaire, comme aimanté.

Mort(s)Where stories live. Discover now