Demain sera un autre jour [Crazy]

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Comment appréhender la mort quand on a une longévité miraculeuse ? Plus la vie est longue, et plus la mort y est présente ; notre protagoniste, rejeté même des siens, ne le sait que trop bien alors qu'il doit enterrer un énième de ses proches.


Demain sera un autre jour

J'entre dans la chambre à l'instant précis où Franklin annonce « Voilà Papa ». J'avance jusqu'au lit où repose mon fils et m'agenouille à son chevet. J'ignore ostensiblement les autres visiteurs, qui quittent aussitôt la pièce sans un mot. La main de ma fille m'effleure l'épaule en passant. Je ne réagis pas davantage, bien que je comprenne le message de compassion de cette caresse ; ce n'est pas le moment.

J'ai du mal à poser les yeux sur le visage de Franklin. Pour l'heure, ils restent braqués sur ses doigts osseux qui enserrent délicatement mes phalanges de jeune homme. Quand est-il devenu si vieux ? Je connais trop bien la réponse : pendant que j'avais le dos tourné. Pendant que je lui tournais délibérément le dos, pour ne pas voir la longue déchéance que le temps inflige à tout le monde autour de moi.

Je rassemble mon courage et lève enfin mon regard sur lui.

« Merci d'être venu », murmure-t-il en me souriant.

« Qu'est-ce que je ne ferais pas pour mon fils préféré », réponds-je avec un faux air de martyr.

J'espère arriver à lui dissimuler mon malaise. Si mon esprit est l'un des rares que ses dons télépathiques ne peuvent pas percer, Franklin a toujours été doué pour déchiffrer mon langage corporel. Et en ce moment, ma peine atteint des sommets. Je serre métaphoriquement les dents et j'accompagne les derniers instants de mon fils. Aujourd'hui, comme dans les deux jours à venir, il va falloir mettre mon ego au placard et accomplir les tâches qui m'incombent. Je dois bien ça à ceux qui restent, quoi qu'ils pensent de moi.

Nous parlons pendant près d'une heure – il a tant de choses à me dire ! – puis il ferme les yeux et serre encore une fois ma main dans la sienne :

« Il est temps. Adieu. »

Je sens le relâchement imperceptible de ses doigts de vieillard et l'arrêt du battement de son pouls. J'entends le silence là où il y avait encore, l'instant d'avant, le sifflement infime de sa respiration. Un léger sourire sur les lèvres, il paraît si paisible qu'on pourrait le croire endormi. Mais l'odeur de la mort avait déjà envahi la pièce avant que j'y entre, et elle m'est trop familière pour que je me laisse tromper.

J'ai envie de hurler, juste pour évacuer ma douleur, ma frustration.

Je me retiens. De l'avantage d'avoir été prescient : Franklin a transmis ses consignes à chacune des personnes présentes, afin que la veillée de ce soir et la cérémonie du lendemain se passent dans les meilleures conditions. Ma présence est un facteur de discorde : je suis insupportable, à plus d'un titre. Néanmoins, mon fils a insisté pour que j'accompagne sa dépouille, au moins jusqu'au crématorium. Je ne pouvais pas le lui refuser.

Ce ne sera pas une partie de plaisir.

C'est tellement plus facile lorsque la souffrance est physique. Ça, j'en ai l'habitude. Mes poings se sont serrés sur eux-mêmes, les ongles enfoncés dans la chair. Je me ressaisis trop tard : le sang a commencé à couler. Je desserre les doigts et les marques disparaissent comme si elles n'avaient jamais existé. Je nettoie mes paumes d'un ou deux coups de langue et j'inspire profondément. Reprends-toi, Joshua.

Ce n'est pas la première fois.

Je n'aime pas les enterrements. Je ne sais pas trop pourquoi je continue d'y assister. Par respect pour les défunts, sans doute. Ou par masochisme : il est arrivé plusieurs fois que je me fasse frapper par les familles. Si ça peut les aider à supporter les choses...

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