Chapitre 5 | Un comptable de comptoir

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Je ne me suis pas découragé, pas si vite, pas déjà. J'ai rencontré encore quatre banquiers, tous dans leur bocal. Même sourire, même costard, même engouement à nous aider et même prêt minable. Ça me laissait avec un budget de cent vingt à cent quarante mille euros. Il y avait moyen de faire quelque chose. Pas de quoi acheter le café de Flore mais qu'est-ce que j'irais acheter ce bar de ringards ? C'était assez pour dégoter un petit bar sympa dans mon quartier. Alors je me suis mis en chasse. Sylvie avait lâché prise dans sa recherche et sa rage se reportait sur moi. Pas qu'elle soit désagréable, mais elle comptait sur mon succès pour la venger. Je n'avais jamais trop été le prince charmant pour elle, alors sa confiance me boostait. Pas question de la décevoir une fois de plus. J'allais nous construire une belle situation.

J'ai visité une dizaine d'endroits, tous entre Ménilmontant et la place du colonel Fabien. J'étais en terrain connu, mais ça ne collait jamais: trop petit, trop cher, trop mal placé, trop crado. Certains proprios louent des trucs dans des états : j'ai vu un bouiboui rue de la Grange aux Belles, tellement sale que j'ai pensé qu'il y avait erreur. Quand j'ai expliqué au proprio que je n'ouvrais pas une boutique de dératiseurs, il a juste précisé qu'il n'avait pas de temps à perdre. Dix endroits, pas un pour rattraper l'autre, merci Paname. Avec cent trente mille euros à Nantes ou à Toulouse, je pouvais racheter la mairie, ici, même pas quarante mètres carrés de bistrot.

Chaque jour rendait la recherche plus pénible pour tout le monde : Sylvie, qui, sans désespérer de moi s'impatientait, Franck et Seb que je sentais de moins en moins motivés, mes parents perplexes depuis le début et moi qui devais parfois me toucher la joue pour me rappeler d'où tout cela était parti.

A force de chercher, j'ai fini par trouver. Un endroit pas super grand, mais bien situé : place Sainte Marthe. Une place cachée de Paname, comme un goût du panier de Marseille. Le « garnement » était en faillite et le mec en demandait quatre-vingt mille euros. Il y avait un paquet de travaux, mais je pouvais m'y coller pour faire baisser la note et notre budget suffirait. Je devrais dire mon budget parce que Franck avait péniblement trouvé cinq mille euros, mais attendait une confirmation qui ne venait pas et Seb cherchait toujours. Mais le lieu me plaisait, même s'il sentait le vieux et le moisi. J'avais trouvé mon endroit. A partir de là, tout allait se mettre en place, c'était obligé.

J'ai contacté le vendeur et quinze jours plus tard, je signais un compromis de vente qui me laissait six semaines pour trouver l'argent. En cas d'échec, les vendeurs me soulageraient de vingt mille euros. Comme ça, en passant. Mais avec cinq banques derrière moi, je n'étais pas prêt d'entendre « non ». J'étais aussi zen qu'un moine tibétain de retour de thalasso.

J'étais surtout très con. Un banquier qui te dit ok, c'est comme un dentiste qui te promet que ça ne fera pas mal. Ça fait partie de son métier, s'il te disait autre chose, tu partirais. Je n'avais pas intégré cette nuance. Les cinq banquiers m'ont tenu le même discours à commencer par le premier :

- Ah bonjour, monsieur Pécherot, alors ça avance ?

- Très bien. J'ai même signé un compromis de vente.

- Ah mais c'est parfait, parfait. Dites-moi tout.

- Il s'agit du « Garnement », place Sainte Marthe, quatre-vingt mille euros de fonds de commerce plus vingt mille de travaux plus vingt mille pour fonctionner le temps que ça démarre.

- Bien, bien. Et vous amenez donc quatre-vingt mille euros c'est ça ?

J'avais promis quatre-vingt mille et je me ramenais avec un peu plus de cinquante mille. Fallait la jouer fine pour faire passer la pilule, la pilule à trente mille euros. Mais pour une banque, trente mille euros c'est quoi ? Une minute de bénéfice ? Une seconde ? Pas de quoi s'inquiéter.

Une tarte dans la gueuleLisez cette histoire GRATUITEMENT !