Monsieur le Professeur

By charlottewinston

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C'est la confusion des sentiments, la main aveugle et délicieuse qui vous pousse dans les bras de l'interdit... More

1 - De si longues années
2 - Premier visage
3 - La soirée
4 - La déconvenue
5 - Second visage
6 - Quand l'amour suffit
7 - Vous êtes amoureuse
8 - Sur la terre, chaque jour
9 - Soleils superbes
10 - Capturée
11 - Orange amère
12 - Danger grave et imminent
13 - Marie, si tu savais
14 - Vouloir nous brûle
15 - Arsenic et vieilles querelles
16 - Le voile
17 - La main dans le sac
18 - Madame la Doyenne
19 - Vertige
20 - Croire aux anges
21 - Le cœur accroché
22 - Comme Paris au mois d'août
23 - Marlène
24 - Faut-il vivre les choses
25 - Lumière
26 - Le vol
27 - L'air épais
28 - L'éternité
29 - Le prototype
30 - Renata
31 - Génie éteint
32 - La messagère
33 - Rêve céleste
34 - Forfaiture, infamie
35 - Cet été là
36 - Votre beauté si claire
37 - Vingt ans après
Note à mes lecteurs
Note à mes lecteurs (2)
40 - Emprisonner mes rêves
41 - L'ombre que je cherche
43 - Après m'avoir fait tant mourir
44 - L'échiquier
45 - Lâche docilité
46 - Folie
47 - Lettres d'amour
48 - N'avez-vous rien vu
49 - Désirs d'autrefois
50 - Ardente déraison
51 - Revivre
52 - Pas ce soir
53 - Vaines colères
54 - Printemps japonais
55 - Notre Mère
56 - Soir de neige
57 - Écouter le silence
58 - La directrice
59 - Fool to want you
60 - Tango corse
61 - Laisser dormir la volonté
62 - La Gold
63 - Irish coffee
64 - Feu qui souffre
65 - L'enquête
66 - Mario
67 - Voyage dans le temps

42 - Triste étranger

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By charlottewinston

Le weekend, je pousse Angelo à venir se promener dans la nature. Se déconnecter du tissu urbain qui trame notre quotidien. Bois de Lincelles, lac Dumesil, hippodrome de Bontemps, quelques îlots de verdure parsèment notre banlieue, alors autant en profiter. Je lui ai appris à "hugger" les arbres. Une pratique découverte en regardant un documentaire à la télé, sur les bains de forêts que prennent les japonais. Ils se baladent dans les bois en respirant à fond, pour se réoxygéner. Il faut les voir déambuler avec leurs sacs à dos en levant la tête vers les frondaisons ! De temps en temps, ils s'arrêtent et prennent un arbre dans leurs bras, collent leur oreille au tronc, et écoutent leur silence millénaire. Une manière de les remercier d'être là, de veiller sur nous et de nous offrir leur calme, leur immobilité. Un moyen de s'accrocher au présent, d'échapper au passé et de laisser l'avenir tirer ses plans sur la comète. J'avoue qu'au début, nous nous sommes sentis un peu ridicules, les passants nous regardaient en se posant des questions sur notre pensée mentale. Mais j'ai appris à ne plus m'en préoccuper : si je veux faire un câlin à un arbre, c'est mon droit non ? D'ailleurs s'ils n'absorbaient pas tout le gaz carbonique que nous balançons dans l'air, on ne pourrait déjà plus respirer sur cette planète ! Alors regardez ailleurs et passez votre chemin. Insensible multitude...

Ce dimanche de mars, nous marchons tranquillement dans le bois. Les arbres bourdonnent. Les mains dans les poches, je regarde droit devant moi, sous la voûte protectrice de la forêt. C'est pourtant vrai qu'on se sent à l'abri du monde. On peut faire le point, baigné dans la sérénité de la nature. Mes visions de Raimondo ont envahi ma vie. Penser à lui à chaque instant me stimule... et m'épuise. Mon énergie vitale est répartie entre mon travail et ma vie secrète avec lui. Une vie parallèle et fantasmée. Car dans le fond, je ne sais presque rien de Monsieur le Professeur : quels sont ses goûts, ses occupations, sa vision de la vie, de la mort, de l'amour, de l'amitié. Quels fantômes traîne-t-il dans son passé ? Comment fait-il l'amour ? Est-ce un doux ? Un fougueux ? Un fusionnel ? Je l'ignore, mais mon désir de lui semble inversement proportionnel à ma connaissance de sa personne. Cela me laisse un sentiment étrange. Et cette envie de le voir, toujours plus forte, ce n'est plus une envie, c'est une faim. Une faim de famine. Elle imprègne mon être, me colle à la peau comme des vêtements trempés. L'instant où je pense le plus fort à lui, c'est juste avant l'arrivée du sommeil. Parfois je parviens à le faire marcher dans mes rêves. Alors je note mes songes à la suite du carnet vert, qui se trouve de plus en plus racorni.

Angelo marche à quelques mètres derrière, alors que je m'arrête au milieu du petit pont qui surplombe le ruisseau. Il me rejoint, s'accoude comme moi à la rambarde et me regarde avec un air suspicieux. Ses yeux noirs fouillent ma sensibilité.

_ Ça va Elevin ? Tu es toute bizarre depuis quelques temps...

_Oui, ça va. Oh tu me connais, il m'arrive de m'installer dans ma bulle.

_ Certes, mais ta bulle devient de plus en plus opaque. Ce n'est plus une bulle de savon, c'est une bulle de béton...

_Ah pardon, excuse-moi, dis-je en me rapprochant de lui. Je suis un peu fatiguée en ce moment, c'est le boulot.

_ Mouais, il a bon dos le boulot. Moi je sens que tu n'es pas comme d'habitude. Et je crains d'être à l'origine de ce changement.

Ses paroles sonnent l'infanterie du reproche. Je me raidis, le dos aussi dur que le tronc d'un de ces hêtres qui nous entourent. Angelo a toujours été un jaloux. C'est limite si je peux sortir avec un ami sans subir un interrogatoire avec détecteur de mensonges comme dans les locaux secrets de la DGSE. Mine de rien, Angelo pose des capteurs sur mon âme, et la plupart du temps, il devine ce que j'y cache. Mais là, je ne peux pas lui révéler ce qui m'habite et qui m'obsède. Ce serait trop grave. Il ne mérite pas ça. Et je ne veux pas le perdre. Même si notre passion des débuts s'est émoussée, Angelo a investi tous les domaines de ma vie, je n'envisage pas qu'il en sorte. Et surtout, je compte bien éviter de lui faire du mal. La seule idée qu'il souffre me culpabilise. Mais il perce mes tiroirs secrets tant il est perspicace, psychologue et attentif. Si d'habitude je lui avoue ce qui me tracasse, cette fois, je dois à tout prix l'en empêcher. Je rêve  des bras de Raimondo,  je dois pourtant me lover dans ceux d'Angelo. Il ne comprendrait pas que je reste ainsi à côté de lui, sur ce pont.

_ Mais il n'y a pas de changement, je suis une rêveuse, tu sais bien.

_ Et tu rêves à quoi ?

_ Heu, pfff, à un tas de trucs ! Je pense aux prochaines vacances, je réfléchis à mon prochain article...

_ Ah ouais, tu rêves à tes articles maintenant ? J'ai du mal à te croire.

_ Oh je t'en supplie ! Ne me fais pas de procès ! Je n'ai pas besoin de ça...

Je le prends enfin dans mes bras pour le rassurer. Lui aussi a ses fragilités. Heureusement, il abandonne vite sa charge de soupçons.

_ Allez, viens, on va se prendre un bon chocolat chaud, il fait humide dans cette forêt.

Sur le chemin de la brasserie, me revient ma découverte de la semaine. Ayant pris la direction du journal "Ressources humaines", la directrice de la rédaction m'a demandé d'ouvrir et d'animer un compte Twitter qui ferait connaître la publication sur les réseaux sociaux. Je me suis assez rapidement rendue compte du nombre de juristes, d'avocats et de magistrats qui twittent toute la journée que tel décret est paru, que telle réforme sera applicable dans 6 mois, que l'article L. 215-8-74 du Code de la consommation a été abrogé. Je peux donc faire de Twitter une source d'information en m'abonnant à certains profils. Intéressant... Et si je rentre dans le moteur de recherche le nom du cabinet de Monsieur le Professeur, qu'est-ce qui se passe ?

"Wargny Argentière Hauteville et associés" \SEARCH\

La tradition veut que le cabinet porte le nom de ses associés fondateurs. Une foultitude de profils apparaît dans la liste de résultats. Un nom attire cependant mon attention : Maître Eric Pascal, équipe de droit social. S'il exerce dans le même domaine que Raimondo, il le connaît. J'entre sur son profil et je découvre qu'il donne des conférences tous les mois au cabinet sur divers sujets d'actualité. C'est ma chance. Je m'abonne à son profil et commence à lui rédiger un message privé. Une voix souffle dans ma tête. Qu'est-ce que tu fous Elevin ? Es-tu bien consciente de la merde dans la quelle tu vas te plonger jusqu'à la gorge ? Mais la faim, cette faim de Raimondo est plus forte qu'un bataillon de rationalistes. Les mots fusent sur les touches, sonnant le glas de ces 20 dernières années d'ennui. L'ennui de vivre sans lui, de ne plus connaître ces emballements du cœur, ce souffle rapiécé. Il me manque. Je n'y tiens plus.

Alors, les jours de faculté reviennent en ma mémoire ternie comme des lys effacés.

Titubant dans ma folie, j'avance en hésitant comme un triste étranger.

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