Chapitre 7 - Marie (partie 2)

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Élias n'entendait que le stylo qui crissait sur le papier. La directrice semblait agitée. Il détourna le regard pour scruter l'obscurité qui envahissait peu à peu la cour de l'école, à travers la vitre embuée. Il frotta le carreau pour se dégager un espace moins flou. Les flocons, balayés par les bourrasques, formaient des montagnes insolentes qui refusaient de rester immobiles. Les dunes de l'hiver s'agitaient, au gré du vent. Un léger mouvement, aperçu dans un coin inondé par les ténèbres, attira son œil aiguisé. Il s'y imagina un korrigan farceur qui concoctait une facétie espiègle à quelque aventurier imprudent, égaré au cœur de ces monticules neigeux. Les lèvres d'Élias s'étirèrent, absorbé par sa rêverie, le jeune garçon voyait tout un monde féerique qui se dessinait sous son regard ébahi. Mais était-ce réellement son imagination fertile ? La réalité dépassait bien souvent une riche imagination. Il se frotta les yeux, colla le nez à la fenêtre et fouilla méticuleusement la nuit tombante à la recherche de lutins imperceptibles.

Rien.

La déception envahit le cœur du rêveur... mais il ne désespérait pas de percevoir l'Autre-Monde à nouveau. Pourtant, chacun sait que le Petit Peuple apparaît uniquement à celui qui ne le cherche pas.

***

La colère transpirait du son saccadé et agressif du crayon qui percutait la feuille de papier blanc. Marie rédigeait une brève plainte contre Oscar lorsque la demie de 17 heures sonna au clocher de l'abbaye. Elle releva les yeux. Elle n'avait écrit que quelques dizaines de lignes, mais elles suffiraient amplement pour appuyer le renvoi d'Oscar. Elle posa son stylo et vit Élias, debout, les mains posées à plat sur les vitres humides. Il semblait captivé par une contemplation merveilleuse. La couverture gisait en désordre à ses pieds. Il était temps de retrouver la douceur d'un foyer chaleureux. Elle rassembla ses affaires, les enfouit dans son sac et, parmi elles, glissa la lettre adressée au rectorat et qui concernait Oscar.

- Je vais chauffer la voiture et je reviens.

Elias se retourna vivement, hocha la tête et retourna à son monde féerique. Marie sourit.

Il doit adorer la neige.

Le bruit des talons de ses escarpins, qui claquaient sur le carrelage, résonnait dans les couloirs sombres se mêlant au vent qui s'engouffrait sous les portes. À grandes enjambées, elle rejoignit sa voiture ; sa vieille voiture qui refusa, évidemment, de démarrer. Une toux de tuberculeux en fin de vie s'échappa du moteur. Marie insista, mais rien n'y faisait. Il fallait qu'elle décidât de rendre l'âme ce jour-là, précisément. Prise d'un élan de rancune, toutefois peu tenace, la femme donna un coup de la pointe de son escarpin dans le pneu d'une des roues de son tacot, avant de se décider à échanger ses chaussures légères contre des bottillons de randonnée, beaucoup plus adaptés au climat. À regret, elle plaça ses escarpins à talons dans le coffre de sa voiture, avant de la verrouiller.

La directrice fit rapidement le tour de l'école pour vérifier que les portes et portail étaient clos. Elle n'avait pas à s'occuper du chauffage, le gardien viendrait éteindre la chaudière le lendemain matin comme convenu ou, du moins, la configurer en hors gel. Il savait que la directrice travaillait souvent tard et, en hiver, en veille de vacances, il gérait la maintenance en horaires décalés pour lui laisser l'opportunité de finir ses tâches administratives.

***

- Je laisse un dernier message à tes parents pour leur donner mon adresse et on y va. Par contre, il va falloir marcher, ma voiture est en panne.

Élias sursauta, Marie avait réapparu dans la salle de classe sans faire de bruit.

- On passera par la forêt, les sentiers sont plus praticables que les trottoirs enneigés.

Le garçon hocha vivement la tête. Il n'avait pas desserré les lèvres depuis qu'elle l'avait retrouvé transi de froid, mais il paraissait ravi à l'idée de traverser la forêt. Elle savait Élias réservé en classe, il parlait peu, mais elle n'imaginait pas que sa timidité prenait une telle ampleur. L'affection que Marie portait à ce garçon grandissait d'instant en instant.

- Alors c'est décidé, les arbres des bois nous protègeront des rafales de neige.

***

Marie et Élias venaient d'arriver chez elle. La traversée de la forêt à la seule lueur terne de la lampe de son téléphone portable avait été beaucoup plus facile qu'elle ne s'y était attendue. Les arbres les avaient protégés du vent glacial et le tapis de neige reflétait la lumière délicate que Marie projetait. Le raccourci redouté était devenu un jeu d'enfant qu'Élias avait grandement apprécié.

Désormais installé dans un fauteuil confortable de son salon, près du feu de cheminée naissant qui réchauffait peu à peu l'atmosphère de la pièce, Élias, recouvert d'une couverture épaisse de laine, feuilletait le premier tome des aventures d'Ellana, la talentueuse Marchombre, héroïne d'un écrivain mort trop jeune, fauché en moto, Pierre Bottero. Marie se souvenait qu'il avait sillonné les territoires bréciliens, de médiathèques en médiathèques plusieurs années plus tôt. Le livre avait été oublié par sa fille, Sybil, lorsqu'elle avait déménagé pour étudier les lettres à Paris et, surtout, pratiquer son sport préféré, le quidditch, dans une équipe nationale. Cette exemplaire était dédicacé par l'auteur. Elle se souvenait combien Sybil, adolescente, avait exulté de joie à l'idée de rencontrer son auteur français favori. Marie avait été surprise de trouver ce livre dans sa bibliothèque. La trilogie consacrée à Ellana était pourtant l'une des séries préférées de sa fille, mais peut-être moins que la saga Harry Potter dont elle avait toute la collection, en première édition et en version originale. Le jeune garçon lui rappelait tellement Sybil.

Tandis qu'Élias semblait captivé par sa lecture, ce qui fit sourire Marie qui se souvenait combien sa fille avait été elle-même envoûtée par l'écriture fantastique de Pierre Bottero, le lait d'avoine commençait à frémir dans la casserole. Prise de nostalgie, Marie envoya un court message à Sybil, lui demandant de la rappeler.

Le bouillonnement du lait dans la casserole la sortit de ses pensées nostalgiques. Elle ajouta du cacao pur et une pointe de miel au breuvage avant de le fouetter énergiquement, puis de le verser dans deux grandes tasses qu'elle sortait spécialement pour Noël chaque année. Elle posa le chocolat chaud et des cookies faits maison sur la petite table du salon.

- Bon appétit !

Il était tard pour un goûter, mais Marie ne savait pas quand les parents d'Élias se décideraient enfin à récupérer leur fils. Un encas ne lui ferait pas de mal. L'enfant décrocha à peine les yeux des aventures d'Ellana pour saisir un biscuit puis sa tasse qu'il couva de ses mains en appréciant la chaleur qui se diffusait dans ses doigts.

Tout à coup, la lumière de la maison vacilla un bref instant. Des cliquetis résonnèrent crescendo dans la cuisine, la vaisselle chantait un air étrange. Un livre esclave de la gravité, chuta de la bibliothèque qui débordait d'ouvrages de toutes les époques. Marie fronça les sourcils. La terre tremblait, phénomène rare en Bretagne. Elle n'eut pas le temps de se lever que le séisme avait cessé. L'institutrice riva ses yeux sur l'élève. Plongé dans un univers fabuleux, Élias ne s'était aperçu de rien.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !