Idriss

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- Est-ce que tu crois au soleil ?
- Quelle étrange question. Bien sûr que j'y crois. Comment ne pas croire à quelque chose que l'on voit ?
- Parfois l'homme se refuse à voir certaines choses.
- Tu parles de cas de troubles psychiques, non ?
- Non. Je parle d'humains tout ce qu'il y a de plus banal. Qui ne savent voir le monde tourner comme il le fait depuis 4 milliards d'années. Je te parle de ton père qui refuse de voir que ta mère le trompe. Des climatosceptiques qui se cachent les déviances météorologiques et les chaleurs anormales.
- Ma mère trompe mon-
- Non Iman, c'était un exemple comme un autre ne soit pas bête...
Aller bonne soirée. J'ai des trucs à faire.

Idriss jette sa cigarette sur le sol poudreux du balcon, enfile ses chaussures qu'il avait défaites pour être à l'aise et sort.
Dehors, au delà des nuages fumants, le ciel s'étend, rose et abscons. Comme s'il essayait de lui tendre un message, de lui dire de partir, de quitter la ville sans prévenir personne. De fuir le capharnaüm intense des routes et la cohue du vide astral peuplant ses pensées.

Atlanta s'étendait sur 400km^2 de populace bien accrochée à sa vie,  remplie pour certains, vide d'intérêt pour d'autres.
Peut-on définir la santé d'une ville à ses habitants ? Ou bien à sa surface et à son entretien ?

La boîte crânienne d'Idriss était pleine de méninges, de sang, d'un cortex pariétal, frontal, temporal, occipital, et tout un tas d'autres conneries. Des conneries comme : "est-ce que je suis triste donc je bois, ou je bois et ça me rend triste ?" ou encore "dois-je prendre des cours d'astronomie ou peindre les étoiles ?". Ici peu de choses avait de sens, si bien qu'il en venait parfois à se demander si la Terre était vraiment en train de tourner. La maintenant. Est ce qu'elle tournait par elle-même ? Ou bien par une force dont il n'avait pas le nom, puisqu'il n'a pas pris de cours d'astronomie et de mécanique céleste.

Parfois, il s'arrêtait de respirer pour sentir son sang couler en lui, pulser dans ses tempes, pour vivre vraiment.

Alors qu'il traverse toute cette faune pour atteindre les vastes plaines du bord de ville, un lapin passe devant lui et détale à sa vue.                                                                                                                                La vie lointaine apportait le mystère de jours heureux. De fruits juteux, de chairs et de lèvres pulpeuses. La vie d'ailleurs apportait son lot d'imagination.

Mais pour l'instant c'est le sable de la carrière dans laquelle il s'infiltrait qui le ferait voyager, à la manière d'une oasis pleine de rêves qu'il rejoindrai. Il allait chercher ses cailloux.
C'est au dessous du siège d'une des grues qu'il les avait cachés. Le chantier était actif la quasi totalité de la journée. Cependant la nuit venue, il résidait désert et résigné à passer la nuit seul. Alors Idriss venait récupérer les biens qu'il y avait caché.

Le verni orange de la grue reflétait les rayons lunaires offrant une légère visibilité aux barreaux anthracites de l'échelle. Il fallait grimper pour accéder à la cabine. Après quelques efforts il s'assit enfin, passa sa main sous le siège et sorti un sachet plastique plein de quelques grains blanc-jaune de forme ovoïde.
Son coli récupéré, il glissa hors de la cabine, s'agrippa à l'échelle et deux minutes plus tard il quittait déjà les graviers et le sable qui l'entouraient.

Non loin de la carrière se trouvait le terminus du métro. Il était 2h12, le service s'arrêtait à 2h30 il fallait donc qu'il presse le pas pour pouvoir l'avoir et éviter de rentrer à pied.

La nuit était terriblement chaude. Comme si les points de fraîcheur avaient disparu pour laisser place à un brasier infini suintant et entourant l'âme des hommes. C'est comme si l'enfer se rapprochait de la Terre, se rapprochait de lui.
Son dos était brûlant et son jogging gris ne laissait que peu de place au passage d'un air plus frais. Il étouffait.

Arrivé au métro, il descendit les marches menant au quai et monta dans un des wagons.
Les sièges étaient écrasés par le temps, rongés par les miasmes des foules, épuisés par les vies qu'ils avaient portées pendant tant d'années.

Et c'était un peu réconfortant, ce vieux métro.

Comme si il portait la paix des personnes qui ont vécu, de ceux qui n'ont plus le temps de souffrir inutilement. Qui ne donnent de l'intérêt qu'au fondamentalement essentiel, qu'à l'Important. Mais qui ignorent la véhémence du quotidien. Ce métro était le siège de temps révolus. Et en s'asseyant sur ces sièges décharnés, Idriss ressentait son cœur battre au rythme d'avant, de quand le temps n'était pas régit par internet et ses avancées supersoniques.

Le trajet était long. Car la ligne traversait toute la ville. Il avait réfléchi tout du long, et réfléchir lui pétait le crâne. C'était la pire façon dont il pouvait faire usage de l'ensemble de ses facultés cognitives. Sa sensibilité, son approche du monde, son regard sur celui-ci, sa façon de décortiquer ses propres émotions. Ce n'était que de l'air brassé, du temps perdu en quantités gargantuesques. Il réfléchissait au monde et à sa place dans celui-ci, son rapport avec les autres.
Et il finissait épuisé, comblé d'une migraine sanglante et de nerfs tendus comme les cordes d'un violon.

Arrivé à son appartement il se contenta de se jeter sur son clic clac. Il prit une canette percée de part et d'autre lui servant de pipe improvisée, y jeta un cailloux et l'alluma. Il allait partir pendant trois heures, ou quelque chose comme ça. C'était suffisant pour qu'il puisse dormir ce soir.

C'est la pluie battant sur son velux qui le réveilla. Elle était fine et annonçait une belle journée ensoleillée. Le ciel avait pour habitude de se fâcher de sorte qu'il revienne à la normale peu après. Sa normale, sa continuité, c'était d'être bleu, et grand, mais aussi épars et abîmé. À la manière d'une vielle couette fâchée de ça de là portant les vestiges de couleurs chatoyantes qui se seraient échappées au lavage.
Atlanta semblait être le tombeau des Hommes. Là où ils arrivaient pleins de fraîcheur et d'envie de conquérir le monde, puis se trouvaient happés par les vices et peu de vertus. Ils perdaient alors le sens du temps, le goût des petites choses et ne s'attardaient plus à aimer vivre. Ils finissaient par vivre parce que le bon Dieu les avait forcés à le faire. Alors qu'autrefois ils le remerciaient en passant à quelque messe Dominicale, c'est dans un mouvement quasi christique qu'ils apportaient maintenant les pintes à leur bouche, partageant ensemble le sang du vice.

Idriss n'était pas intéressé par grand chose dans la vie. L'art ne l'attirait pas, tout autant que la littérature à laquelle il n'avait jamais rien compris. Néanmoins il était doué de facultés certaines dans les sciences. Les mathématiques, la physique ou encore la biologie. Tout cela constituait ses passe-temps favoris. Cogito ergo sum mais aussi καλὸς κἀγαθός .
Il était doué d'une intelligence aiguisée. De facultés d'interprétation mais aussi d'un jugement sur le monde bien trop arrogant. Tout le monde était idiot mais lui non car il se démerdait pour ne pas l'être. Lire trois livres de Stephen Hawking ne faisaient pourtant pas de lui un génie. Après tout, avec ou sans lui la Terre se trouverait toujours en orbite.

Mais les sapiens aiment à se croire supérieurs.

Il était beau. Doté d'yeux dont le vers accrochait ceux des autres, les tenait en attente sans rien leur dire si ce n'est leur supériorité. Ses boucles noires ondulaient dans des mouvements suaves telles les prolongations des axones de ses neurones. Comme un morceau de lui. Sa peau cuivrée racontait des histoires de voyages, de familles et de paysages inconnus.

Il était lui, et c'était déjà beaucoup à gérer.

L'oeil qui voyait toutStories to obsess over. Discover now