1. Ring

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Pendant les vacances, tu aides ta mère dans ses ménages. Cela te fait un peu d'argent de poche, et elle rentre moins fatiguée le soir.

Ta mission préférée, c'est une salle de sport dans une autre banlieue que la tienne. Pour y aller, il y a plus d'une heure de bus. Ta mère fait le voyage tous les jours. Depuis que sa boîte l'envoie là-bas, elle n'a plus le temps de manger avec vous le soir. Alors au bout de trois jours, quand elle voit que tu fais bien ton travail, tu lui proposes de venir seul. Elle te fait confiance ; par rapport à ton frère, elle n'a jamais eu à se faire de souci pour toi.

Alors tu es là, dans cette salle de sport, à passer la serpillère, à jeter les serviettes oubliées dans un grand sac qui partira en blanchisserie le lendemain matin. Tu es là et tu t'imagines les hommes qui s'entraînent, qui soulèvent des poids, qui sautent à la corde. Leur transpiration suinte des murs, des odeurs âcres, pas très agréables, mais dont la climatisation n'arrivera jamais à se débarrasser.

Tu les imagines en sifflotant, à essayer de mettre un peu de musique dans ton travail. Tu ne mets pas de casque, même si ta mère n'est pas là pour te surveiller. On ne sait jamais. S'il y avait quelqu'un ici, tu ne l'entendrais pas.

Au bout d'une semaine tu prends un peu confiance et tu t'approches.

C'est une salle de boxe et il y a un ring au milieu.

Tu poses la serpillère contre ton chariot et tu grimpes.

Sur un ring, on se sent à la fois minuscule et un géant. C'est ce que tu es maintenant : minuscule, apeuré, seul, mais géant. Ici il n'y a personne pour te regarder et tu peux être toi. Tu peux être l'homme qui se présente devant toi, poing levé, torse nu, avec un short qui brille et les mâchoires carrées. Des abdos qui luisent, des gants un peu usés. Il te regarde ce mec. Il est toi.

Il est toi sans tes seins, sans tes cheveux longs et sans ton « elle » écrit partout sur tes bulletins scolaires, tes papiers, partout, partout, partout jusqu'au rose des draps de ton lit, les paillettes de la boîte de maquillage que tu gardes quand même, pour faire plaisir à maman.

Il est toi et il te regarde, poings levés. Alors tu lèves les tiens.

Le fantôme disparaît mais tu es là, tu restes, à te balancer, à refaire les scènes de Rocky, à être toi.

Tu repars, tu as encore une semaine de travail. Seul. Loin de chez toi. Presque heureux.

Writober 2019Where stories live. Discover now