6 » La légende du bouquin terminé

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EN me voyant rentrer, hier, mamie hirondelle avait plissé le nez

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EN me voyant rentrer, hier, mamie hirondelle avait plissé le nez. Elle avait claqué la langue sur le bout de sa pipe en m'épiant alors que je passais devant son fauteuil sans lui adresser un seul regard, et il lui avait suffit d'un coup d'œil pour deviner ce que je cachais derrière mon dos. Mes pattes de louve n'étaient rien face à ses yeux d'oiseau, et elle s'était mise à siffloter pour que je m'empresse de lui raconter où j'étais encore allée fouiner.

— Je vois ton embarras, Phœbé. Quel connard du coin t'es-tu amusé à voler ?

J'avais ri, devant son langage.

— Le voisin. Celui en chaise roulante.

Elle avait craché sa fumée sans remuer des lèvres. Ses plumes s'étaient arrêtées de bruisser. Son souffle était celui d'une bête intriguée. Son corps entier s'était durci, et seul un trait de fumée froide filait devant ses pupilles sombres. Pendant un instant, mamie hirondelle ressemblait à une statue inca au beau milieu de bâtons d'encens.

— Celui en chaise roulante ?

— Ouais. Il s'appelle Nightingale, c'est un prénom qu'on oublie pas.

Je me souviens encore de son regard, indéchiffrable. Toute la maison avait craqué, comme si la demeure entière de la vieille dame se pliait sur elle-même lorsqu'elle lâchait une grimace. La bâtisse avait poussé un long soupir, et s'était endormie sous les chants des elfes qui se balançaient sur les poutres.

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Exactement vingt-et-une heures plus tard, je me tenais à nouveau sur sa fenêtre. Son rebord, taillé dans l'écorce mourant d'un arbre, était parcouru par des failles aussi vivaces que les bords de ruisseaux. C'était incroyable à quel point la maison de mamie hirondelle et celle de Nightingale étaient différentes. C'était toutes les deux des nids d'oiseaux, et pourtant, les murs chuchotaient dans l'une, le plancher riait dans l'autre.

Noé ronflait dans ma paume tiède. Les mots du livre sifflaient sous la couverture, heureux, de nouveau réveillés par mes yeux qui avaient arpenté tout ses chapitres lors de la nuit d'avant. La joue pincée entre mes canines, j'avais les jambes battants contre l'évier qui sentait les herbes folles. Mes lèvres étaient gourmandes d'une camel ; j'avais passé les premières heures de la journée à lire et j'en avais oublié mon appétit pour le tabac.

Comme une ride sur un visage vieillissant, j'avais laissé un pli sur le côté nord-est de la couverture. Je tenais à y graver ma trace, mon essence, avant de le rendre aux mains de son propriétaire.

Nightingale était devant moi. Ses orteils nus apparaissaient au bas de sa chaise, complètement immobiles. Un large sourire lui fendait le visage. Le menton légèrement relevé vers la fenêtre de la cuisine d'où j'étais perchée, ses yeux débordaient d'excitation comme ceux d'un enfant devant un paquet de sucreries.

— Tu es revenue !

Il y avait beaucoup trop de joie dans sa voix. Avec des gestes trop précipités, il me réclama alors son livre. Ses joues remontaient et ses yeux s'agitaient sur mes formes, curieux de m'entendre parler. Mais aucun mot ne sortit de ma bouche, et je me contentai de rester statique, sur le bord de son lavabo.

— Tu l'as trouvé comment ?

J'aurais pu lui dire qui étaient mes personnages préférés, les moments qui m'ont tiré sur les bras, les pages que j'aurais voulu graver toute entières sur ma peau pour ne pas les oublier. Mais à la place, j'ai fais claquer ma langue contre mon palais, et j'ai répondu, un léger sourire aux lèvres pour la première fois depuis longtemps :

— Tu m'as donné la suite d'une aventure que je n'ai pas lu. Le livre commence avec Langlois mort, et Delphine qui veut vivre. J'ai surtout aimé la neige.

Nightingale semblait heureux, les lèvres pincées. Ses yeux s'enfonçaient dans ses cernes pourtant lavande, pourtant, un bonheur anonyme flottait au dessus de sa tête. Mais presque aussitôt, il s'est approché, peut-être un petit peu trop, et m'a dit, d'un air plus grave :

— Phœbé, tu m'racontes pourquoi t'es triste ? Hier tu m'as dit que tu me raconterais aujourd'hui.

Nightingale avait la même voix qu'un enfant qui garde les promesses et qui les gorge d'espoir. Un soupir s'est échappé d'entre mes dents, et j'ai posé mes coussinets à terre. Mes chaussettes grises semblaient avoir pris l'aspect d'une patte de louve alors que je descendais de mon perchoir, silencieusement. J'étais debout, les cheveux tirés en arrière pour mieux laisser voir les ombres qui s'étaient installés sur mon visage. Droite, je lui ai simplement dit :

— T'as pas une clope ?

Nightingale a grimacé. Courbé, il a simplement répondu :

— Moi j'fume pas. Mais maman dois en avoir...

Il s'est reculé avec la tendresse et la volatilité d'un moineau apeuré. Je l'ai suivis, et quelques secondes après, il avait retiré d'un tiroir un petit bâton de tabac. Je voulu m'en emparer, mais il le tira vers lui, en insistant :

— Ton histoire.

J'étais sûrement bête de penser une seconde qu'il pourrait vivre sans l'avoir entendu. J'étais revenue parce que Nightingale m'avait secoué. Et j'avais encore jamais vu d'oiseau qui continuait de voler sans ses ailes.

— On va dehors, Night'.

Il ne sembla pas tout de suite apprécier l'idée. Une grimace tira sur les traits d'enfants qui traçaient son visage. Ses fossettes étaient dessinées avec la même légèreté qu'une ombre au crayon de papier. Nightingale avait l'air d'une aquarelle, à la fois irréel et plein de vie. Je pensais qu'il allait dire quelque chose, expliquer que ce n'était pas possible vu l'état dans lequel il était, mais il n'en fis rien. Il me suivi. Et je me suis dis que il savait très bien qu'avec des roues à la place des jambes, il n'irait pas très loin, mais son désir de sentir autre chose que du parquet sous ses pieds devait être plus grand que toutes ces autres angoisses inutiles. Puis je me suis ds que comme il ne sentait plus rien sous la ceinture, ça ne ferait pas une grande différence, mais j'ai cessé de faire défiler les pensées parasites quand j'ai suivi Nightingale à l'extérieur de la maison.

— Il n'y a personne dans ce village.

Nightingale hoche doucement la tête. Nos deux silhouettes vrillent doucement quand la première brise nous mord le cou. Je remue mes orteils à l'intérieur de mes bottes. Nightingale fait danser les siens, sans chaussures, complètement libres. Un drôle de sentiment s'empare de moi, mais je n'ai pas le temps d'essayer de le comprendre, Nightingale me dit :

— Viens, on va dans l'enclos des juments de Diomède.

Phœbé et l'époque bleueLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant