3 » La légende du voisin pianiste

1K 181 42
                                                  

MAMIE Hirondelle avait une petite maison

Oups ! Cette image n'est pas conforme à nos directives de contenu. Afin de continuer la publication, veuillez la retirer ou télécharger une autre image.

MAMIE Hirondelle avait une petite maison. Elle vivait sa triste vie en solitaire, s'aventurant parfois dans le pré des chevaux pour retrouver la sauvagerie qu'elle chérissait tant lorsqu'elle n'était qu'une enfant.

Le papier était partout chez elle. Ses murs étaient fait en carton, doux, prisons à secrets égarés. Des journaux, des magazines, des factures, des ordonnances recouvraient les meubles comme un grand voile clair. Les escaliers étaient fait d'enveloppes abandonnées, tachées par les maladies des doigts des expéditeurs. Les façades n'étaient pas vierges. Partout, il y avait des photographies, exposées à nues, à l'aide d'une ou deux punaises. Elles étaient dispersées aléatoirement sur le désert vertical. Elles ne racontaient pas des histoires ; seulement des sentiments.

Des pièces émanaient les senteurs du même tabac. L'odeur de la pipe de mamie Hirondelle avait marqué tout les recoins de son foyer, et des fragments d'herbes marrons traînaient sur son sol poussiéreux. Des vents indiscrets venaient souffler contre les planches, et lorsque brises et bois se rencontraient, des comptines muettes s'échangeait entre les objets.

Et puis venait la bibliothèque, que j'avais déjà abîmé plus d'une fois. J'avais laissé ma salive sur chaque page. J'avais marqué chacun des mots imprimés avec la graisse de mes phalanges, et j'avais griffé chaque couverture de mes ongles innocents.

Il y en avait 178 au total, si on comptait seulement ceux qui dépassaient les 200 pages. Les étés où nos parents nous envoyaient, moi et Calypso, chez mamie Hirondelle, elle sortait participer aux récoltes pour rencontrer d'autres jeunes de son âge, alors que je passais mes semaines affalée dans le fauteuil du grenier. Aujourd'hui, la demeure de mamie ne portait aucun livre que mes mains d'enfant n'avaient pas trituré dans tous les sens.

#

Je pensais que le grenier était ma pièce préférée dans la maison de campagne de ma grand-mère. Il y régnait une odeur d'huile d'olive ; c'était la seule pièce qui n'était pas contaminée par les fumées épaisses de la pipe de mamie Hirondelle. Mes pattes de louve se mirent immédiatement à caresser le verre de la lucarne. En tirant dessus, elle s'ouvrit brutalement, avec un bruit qui effraya les moineaux de la ligne à linge. Le lierre qui poussait entre les briques s'aventurait jusque sur son rebord.

En face, se dressait le mur ocre des voisins. Cette toile solide était parcourue de coups de brosses trop pressés. On y discernait des creux où la peinture n'avait pas pu s'infiltrer et des endroits où elle s'écaillait. Tout cet empilement de teintes donnait l'impression que le mur n'était qu'une vieille peau que le temps s'était amusé à souiller.

La campagne chantait. Les herbes sifflaient ensemble, alors que les grains qui explosaient la terre cognaient contre l'humus fin des premières récoltes. Les feuilles, elles, se froissaient les unes contre les autres, murmuraient des paroles dans une langue inconnue. Les fées jouaient des percussions sur les écorces des plus grands chênes, leurs doigts d'argents tintant contre les carapaces de la flore environnante.

Et parmi ce concert chaotique, des notes trop mélodiques venaient briser le tempo des végétaux. Dans le mur du voisin se creusait une fenêtre en bois blanc. Les cordes d'un piano sonnaient derrière elle, et mes yeux curieux ne parvenaient qu'à apercevoir les traits d'une silhouette masculine assise. Je ne sais pas combien de temps je suis restée à écouter la nature et l'humain s'échanger leur musique, je sais juste que si Calypso avait dansé sur ces chansons, elle ne serait peut-être pas tombée.

#

J'avais fini mon dernier livre, celui que j'avais volé à M. Triton. Je n'avais plus rien, et le soleil pendait dangereusement à l'horizon, annonçant le début de la soirée. Mamie Hirondelle avait reçu quatre coups de fil de mes parents aujourd'hui. Elle a ignoré les trois premiers.

J'ai décroché le quatrième, en leur disant que j'allais bien et qu'ils n'avaient pas à s'inquiéter pour moi. Ils ont répondu qu'ils m'en voulaient d'avoir volé leur argent. J'ai préféré ne rien répliquer.

Dans les tiroirs profond de la chambre en trop de la maison, il y a les tissus. Les habits d'une ancienne époque reposent à l'intérieur, avec les ombres et les petits sachets de lavande que grand-mère a oublié. Mais pas de livres d'une ancienne époque que je pourrais relire, revoir, revivre.

— Tu n'as qu'à voler ceux du voisin, il a une bibliothèque entière, plus grande que la mienne !

Ma grand-mère avait de bonnes idées, je dois le reconnaître. Elle pourra toujours me dire qu'elle rigolait, je pourrais toujours lui dire que je ne discerne pas le sarcasme en général. Les pieds couverts de rien d'autre que mon collant fin, je m'aventurais à l'extérieur. Le piano tonnait toujours, le musicien n'était pas dans la bibliothèque. La maison était haute, mais sans étages. Comme une nymphe, j'escaladais la barrière qui me séparait de ses hautes herbes. Les tiges me caressaient les genoux lorsque j'approchais la première fenêtre ouverte. Comparée à la maison de ma grand mère, celle-ci sentait le basilic et les arômes du printemps. Des gouttes d'eau perlaient encore sur les feuilles fraîches de salade qui poussaient sur leur étroit balcon. Je n'hésitai pas et comme un chat, je me glissai à l'intérieur de la maison. Mes pieds heurtèrent doucement et silencieusement le carrelage.

Les notes de musiques guidaient mes pas. Ce n'était pas la première fois que je faisais ça, et avec les mouvements d'un chat, je parvînt à me faufiler à travers les pièces de la maison. La bibliothèque n'était pas dure à trouver ; les touches du piano sonnaient dans la salle d'à côté. Quelques étagères baignées dans les dernières lueurs de la journées s'élevaient devant moi. Il n'y avait aucune poussière sur leurs couvertures, ils devaient être manipulés souvent. Machinalement, mes doigts se mirent à les caresser, mes lèvres à épeler leurs titres.

— Je te conseille Noé, de Jean Giono. C'est un chouette livre.

Phœbé et l'époque bleueLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant