1 » La légende du crâne ouvert

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CALYPSO est morte un jeudi soir

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CALYPSO est morte un jeudi soir. C'était une jolie fille, Calypso, avec un teint comme le sable et des cheveux comme la mer. Elle avait de grands sourires, de grandes idées, de grandes lèvres, de grands tout. Pas comme moi, avec ma toison noire et mes yeux de loup, comme elle me le disait souvent. Elle ne me ressemblait pas du tout, Calypso, mais maman trouvait toujours les bons mots pour dire que toutes les deux, on était un monde à nous seules, la nuit et le jour, la terre et l'océan. Le rugissement des vagues, le tremblement des vents.

Calypso était ma sœur. Ma grande sœur. Vous savez, cette personne dans votre vie que vous admirez, que vous recopiez en l'espoir de trouver qui vous êtes à travers vos expériences imitées. Cette ampoule un peu taquine qui grésille sur le plafond d'une chambre froide, qui réchauffe un peu nos corps endormis. Des paroles sages, des fois pleines de colère, d'amour, de joie, de fierté. Des paroles de grande sœur.

Calypso ne voulait pas mourir. C'était une de ces filles qui savait rire pour un rien, qui souriait devant un costume de sirène et qui avait toujours de grands projets de théâtre et de concerts. Une femme qui avait de la musique dans la peau et qui faisait rire le monde avec ses pas de danses qu'elle ne maîtrisait pas. Qu'elle ne maîtrisait vraiment pas.

Le pire dans tout ça, c'est que j'avais pitié des personnes à qui je faisais part de cette histoire. Les pauvres ne savaient pas vraiment s'il fallait en rire où en pleurer.

— Comment est-ce arrivé ?

— Elle dansait dans la douche. Elle a glissé et s'est ouvert le crâne sur le carrelage.

Calypso avait toujours cette manie de se trémousser sous l'eau chaude, à la fin de la journée. Et ce jeudi soir, elle avait retiré son soutien gorge aussi sombre que le vin en chantant sur du Ed Sheeran. Le déclic familier du verrouillage de la porte de la salle de bain n'avait sonné que comme un son familier à mes oreilles. Les ongles contre le papier jaunis de mon livre, les genoux remontés contre ma poitrine, je n'avais rien fais. J'avais continué à lire, avec en bruit de fond le jet de la douche et les mélodies acoustiques de ma sœur. Deux heures plus tard, quand je me suis rendu compte que l'eau chaude coulait toujours, que sa playlist était terminée et que la porte de la salle de bain était toujours fermée à clé, j'ai appelé mes parents. On a tambouriné, on a crié, on a hurlé. Le silence.

On a sorti la clé. On a sorti la porte de ses gonds. On a sorti les horreurs de la douche enfumée. Elle était allongée, le crâne ouvert sur la marche de porcelaine. Mêlé aux eaux pures, son sang dessinait de la fumée. Des rivières, des torrents, des flux, des âmes. Son regard ouvert sur le néant, son corps nu et blanc. La chaleur qui habitait sa peau d'été était partie. Sa silhouette tordue, vide de vie. Calypso était morte, en dansant sur de la mauvaise pop.

Je me souviens encore du moment où j'ai aperçu ses yeux bleus. Avant, ils me faisaient penser à deux tempêtes. De la pluie, un cyclone, la sauvagerie aérienne du monde. Ce soir-là, c'étaient des billes. Ternes et solides. Hurlant le silence. Le tour de sa bouche était violet. Son ventre était gonflé, comme si son esprit avait lutté pour s'échapper de sa carcasse périssante.

Trois semaines plus tard, on me posait toujours des mains chaleureuses sur mes épaules. Je les dégageais immédiatement en leur adressant des grimaces et en leur répétant que j'allais bien. Est-ce que c'était vrai ? Je ne sais pas. Je sais juste que j'étais vide. C'est un sentiment étrange.

Je ne trouvais pas vraiment les mots pour le comparer, ce sentiment. En même temps, à quoi pouvait-on comparer le vide ? Fallait le vivre pour le comprendre, c'est tout.

Après la mort de Calypso, on ne m'a plus vue à l'école. On ne m'a plus vue dans ma chambre. On ne m'a plus vue sur la balançoire du parc en face de notre appartement. Je me terrais dans le grenier, et quand j'eus fini tout les livres de la maison, j'ai dû aller chez le voisin par effraction pour voler des bouquins. J'imagine que me noyer dans des histoires de papier me faisait un peu mieux oublier la mienne.

On ne me cherchait pas. On me laissait vivre mon drame comme je le voulais, à ma manière. Quand je retrouvais mon lit, tous les soirs, il y avait des pleurs ou des cris dans le salon. L'appartement était desséché de toute joie, de tout bonheur. Comme si l'ambiance jaune et chaleureuse qui régnait entre ces murs auparavant avait dégagé avec Calypso.

Aujourd'hui, le soleil de 16 heures ne vient plus éclairer nos joues froides lorsqu'on mange nos pains au chocolat. Les charpentes grincent, les portes claquent, les tiroirs tremblent. La maison pleure.

C'est l'époque bleue.

Phœbé et l'époque bleueLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant