2 » La légende du train vide

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J'AVAIS déjà mis mon sac à dos sur mes épaules

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J'AVAIS déjà mis mon sac à dos sur mes épaules. Des biscuits au chocolat, quelques paquets de camel et deux livres que j'avais volé à M. Triton du premier étage s'entassaient à l'intérieur, rien d'autre. On était samedi matin, et le soulagement d'être enfin en vacances de pâques étreignait toute la commune. Deux semaines allaient passer, et on rentrerait à l'école avec nos têtes vides et fatiguées. Mes parents étaient encore sous leurs couettes, à attendre que le soleil réchauffe les briques de l'immeuble avant de se lever.

Je ne leur avait pas dit que je m'en allais. J'avais laissé une lettre, un mot, un post-it. "Je vais passer mes vacances chez mamie Hirondelle. Je ne vous demande pas votre avis. J'ai payé mon billet de train avec votre argent."

Le ciel était flou. Délavé, comme des craies de couleurs qui auraient pris la noyade. Les arbustes respirait une odeur fraîche de chlorophylle et de sève étayée. Certains de leurs troncs étaient marqués par la pointe des compas des collégiens amoureux, d'autres étaient plus jeunes, vierges de tout bêtise enfantine.

La gare avait des allures de bâtisse abandonnée. La caresse des feuilles sèches sur le goudron accompagnait le claquement de mes baskets sur les pavés inondés par une ancienne pluie. Dans le hall, le magasin à sandwichs avait son rideau descendu. La lumière encore naissante de la nouvelle journée passait par les vitres sales de la gare encore endormie. Le quai numéro 2 était aussi crade que les autres, et en sortant une cigarette de son petit paquet froissé, j'allais rajouter un mégot au champ de filtres usagés qui traînaient sur le sol.

Les autres voyageurs avaient pris l'apparence d'ombres chinoises à mes yeux. Ils bougeaient lentement, tranquillement, comme des escargots lors des semaines d'automne. Je frissonnais dans mon collant sombre, les cheveux battant contre ma nuque pâle. J'avais un trou au niveau de la cheville, une tâche blanche dans l'océan de tissu noir qui habillait mes jambes. En grimaçant, je m'étais dit que mamie Hirondelle devait bien en avoir quelques uns, de collants, dans ses armoires qui sentaient les ailes de papillons.

— Je peux tirer ?

La voix rauque du SDF de la gare me surprit, et je me retournai vers lui. Une épaisse moustache poussait sur sa lèvre supérieure, et un gros pull couvert de taches de nourriture réchauffait son maigre corps. Il avait de vieilles mains ouvrières, marquées par le temps et l'histoire. Des rides entaillaient ses joues fatiguées, et une touffe de cheveux grisonnants avait été peignée sur la droite, à l'aide de ses gros doigts boudinés. Il avait deux grandes oreilles d'animal, qui paraissaient encore plus poilues que son crâne lui même. Il respirait les égouts et l'eau de pluie stagnante des matins gris, et son odeur me fit grimacer. Sans lui adresser une parole, je glissai ma cigarette entre mes lèvres pour prendre une ultime bouffée d'ivresse.

— Finissez-la, mon brave.

Il partît, la moitié de mon camel pendant au coin de la bouche. Je le regardai s'éloigner, ses semelles raclant contre le ciment de la gare.

#

Le train était vide. Le soleil était vide. Il était trop tôt pour que le reste des animaux sortent de leur terrier chaleureux ; seules les chouettes comme moi s'étaient pointées à cette heure de la matinée. Il y avait un autre oiseau de nuit, quelques sièges plus loin. Elle était à regarder le paysage défiler par la fenêtre, comme tout autre être ennuyé. Une fille ordinaire, surement blessée en silence, rêveuse en silence. Une femme à s'appeler Aurélie Baloie, qui se jette à la recherche du love dans sa vie misérable.

Le wagon ronflait.

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Les chemins de campagne sentent les raisins éclatés à coup de langues d'enfants.

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On l'appelait mamie Hirondelle parce que ses bras faisaient penser à des petites ailes. Ses étreintes étaient aussi furtives que le frottement des plumes d'un oiseau en cage. Quand elle m'a vue devant sa porte, si loin de ma ville, elle m'a regardée longtemps de ses petits yeux animaux. Ses cheveux étaient blancs, comme les pages d'un livre qu'on vient juste d'acheter. Un odeur de tabac collait à sa peau coulante. Elle s'arrondissait devant l'entrée de sa maison dévorée par la mousse, son nez pointu et sombre faisant penser au bec des oisillons qui se nichaient dans le creux des vieilles cheminées.

— Bonsoir, Phœbé.

Il était onze heures du matin.

— Tu as ramené ton bon tabac ?

J'ai hoché la tête en m'avançant dans sa maison. Elle m'a regardée faire, en se décalant pour me laisser passer. On s'est mises toutes les deux sur les fauteuils recouverts de dentelles de son petit salon. Elle a sorti sa pipe en bois vernis, et s'est mise à en remplir le bout avec le petit sachet d'herbes humides que j'avais ramené pour elle. Elle les écrasait, les tassait à l'intérieur avec ses doigts aussi crochus que les serres des buses des campagnes. Des gouttes de soleil faisaient danser les poussières de la maison, s'échappant des volets mal fermés. Dans la pénombre de son maigre salon, elle craqua une allumette qu'elle apporta au bout de sa pipe, et la flamme révéla les traits de la créature qu'elle était vraiment. Les ombres oranges dansaient sur sa peau caramel. Sa peau qui avait rencontré des caresses, des baisers, des claques, des griffures. Sa peau essuyée par les vents, les eaux, les feux et les terres de son pays.

— Tu as déjà lu tout mes livres, Phœbé. Qu'est-ce que tu vas faire pendant tes vacances ?

Je n'avais jamais dit à mamie Hirondelle que je comptais venir. Elle cracha sa fumée qui se s'égara dans l'air sec de sa maison, sa pipe bouillonnante au bout des doigts. Elle était futée, mamie Hirondelle, et elle me connaissait plus que ma propre mère.

— Je suis venue parce que j'ai peur des fantômes, mamie. Celui de Calypso plus que les autres.

— Tu n'es pas venue au bon endroit. Toute la ville grouille de fantômes, ma louve.

Phœbé et l'époque bleueLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant