Dans les bouquins, lorsque quelque chose était complètement indigne d'intérêt et inutile, on le coupait.
Qu'est-ce que j'aurais aimé que ce soit le cas aujourd'hui alors que je comptais désespérément les heures qui me séparaient de la fin des cours. Maintenant, c'était devant le casier de Lise que j'attendais. Je me demandais si nous allions faire le chemin seuls ou avec ses amis. Je ne savais pas ce qui était le plus préférable. Je ne savais pas non plus si je préférais qu'elle me pose un lapin ou qu'elle vienne comme convenu.
Les pensées se bousculaient dans ma tête.
« Salut ! »
Je sursautai, sortant de ma bulle de confort pour me confronter au monde extérieur.
« Salut Lise. »
Trop mécanique. Trop contrôlé.
Ce n'est pas naturel. Ce n'est pas normal.
Même elle l'avait remarqué. Elle arqua un sourcil avant de sourire en coin comme si elle avait compris quelque chose puis de se détourner pour récupérer ses affaires dans son casier.
Chaque erreur peut être fatale.
Chaque. Erreur.
Il suffit d'une fois. Il suffit d'une seule petite fois pour que la compréhension éclaire le visage de ceux que l'on côtoie.
J'entendis la porte du casier claquer dans un monde lointain et la voix de Lise me dire « On y va ? » alors que je n'arrivais plus à sortir de cette peur qui dévorait mes entrailles. Je suivais le mouvement alors qu'elle parlait, je n'avais même pas remarqué que nous étions sortis de l'enceinte du collège.
Mon esprit avait dû revenir à ce moment-là.
« Au fait, William, tu voulais me dire quelque chose, je sais.
— Hein ? Euh...oui je...
— Mais pour tout te dire, me coupa-t-elle sans vergogne, si je te demande de venir chez moi ce n'est pas pour une raison si idiote. »
Je restai bouche-bée face à une franchise pareille.
« Je pensais pourtant que...
— Tu t'es infiltré dans les archives du collège. »
Un frisson désagréable me parcourut l'échine, ne pouvait-elle pas parler moins fort ?
« Et tu veux brusquement me parler en face à face comme ça. C'est bizarre, tu ne trouves pas ? »
J'ai oublié de remettre le dossier à sa place.
Ai-je seulement été pourvu de cerveau dans cette vie ?
« En plus, tu mens constamment et tu n'arrives pas à faire confiance aux autres. »
Outch.
« Tu as vraiment un profil étrange. Avec des tendances amnésiques aussi.
— Quoi ?! »
Fait-elle allusion au fait que j'avais toujours le dossier sur moi ? Comment pouvait-elle savoir ça ?
Elle me jeta un regard en coin, l'air agacée.
« Quand tu réagis au quart de tour comme ça c'est que tu as quelque chose à cacher. Le dossier que tu cherchais...il y a eu un problème pas vrai ? »
Je me retins de m'arrêter mais mes mouvements restaient aussi raides que des piquets.
Alors c'était ça, ce que je faisais endurer aux autres ?
« Seulement en partie, alors. Tu cherchais plusieurs dossiers mais il y en a un avec lequel ça n'a pas marché... Tu t'es fait prendre ? Tu l'as perdu ? Abîmé ? Volé ? »
Elle s'arrêta brusquement.
« Tu l'as actuellement avec toi. Tu te sens coupable parce que tu l'as consulté. Sauf que c'était ton but. Alors peut-être est-ce parce que ce n'était pas le bon dossier ? »
Je déglutis difficilement, chaque réaction, chaque expression qu'affichait mon visage ou mon corps ne lui échappait pas.
« C-comment tu fais ça ? »
Elle balaya ma question d'un signe de main.
« Ne me déconcentre pas. Je ne sais toujours pas pourquoi tu veux me parl... Attends, quoi ?! »
Chacun de ses membres se tendirent un à un. Elle tremblait.
De colère ? De peur ?
Je ne savais pas mais la seconde option s'appliquait maintenant à moi.
« J'ai 5 de moyenne générale. Dit-elle comme pour vérifier quelque chose. »
La légère fuite de mon regard a dû l'alerter.
Il essaye de se souvenir pour comparer mes propos et ce qu'il sait. C'est ce qu'elle devait se dire actuellement.
Par conséquent, si j'avais quelque chose à comparer avec ses propos c'est que je savais quelque chose. Or je n'avais jamais eu accès à ses bulletins ou à ses notes.
Sauf dans ce foutu dossier.
Voilà. Je suis fait comme un rat. J'aurais préféré lui dire moi-même comme je le voulais au début mais j'étais tellement nerveux que je n'en aurais probablement jamais été capable.
« J'ai lu que tu as été diagnostiquée EHP. Soufflai-je, mal à l'aise. C'est quoi ? »
Elle sembla se détendre soudainement, arquant un sourcil sans comprendre.
« C'est tout ? »
Elle m'avait pris de court. Qu'est-ce que j'étais censé répondre à ça, moi ?
« Non mais je ne pose qu'une question à la fois.
— Pourquoi seulement une seule ?
— Ne change pas de sujet.
— T'en connais un rayon sur la manipulation, toi. Ricana-t-elle. Même si c'est à un niveau assez réduit. Comme quoi, on a tous nos limites. »
Elle disait ça comme une excuse et que ses paroles ne la concernaient pas.
Un peu l'air de dire « Désolé mec, tu as eu une chance que je n'aurai jamais. »
« EHP... C'est le nom d'une maladie qu'on a dès la naissance ? »
Elle sourit légèrement comme si elle trouvait mes propos particulièrement amusant.
« Une maladie ? C'est un peu gros quand-même ! Rit-elle joyeusement. »
Le genre de rire que l'on fait pour cacher nos blessures ouvertes...
« Alors qu'est-ce que c'est ? »
Son sourire cessa bien assez vite, son regard me toisant dûrement. Elle prit une grande inspiration comme si ce qu'elle s'apprêtait à raconter était particulièrement douloureux mais que les mots restaient coincés dans sa gorge.
« EHP...est le nom d'une catégorie de personnes dont je fais partie. C'est triste dit comme ça, hein ? Je fais partie d'une catégorie à laquelle je n'ai pas choisi d'appartenir. On m'a collé un nom sur le front sans que je n'ai mon mot à dire. C'est juste un mot, tu sais. Les mots, c'est pas le plus important dans la vie, tu devrais jute chercher sur internet comme tout le monde. »
Elle avait recommencé à marcher, ne faisant qu'assoiffer ma curiosité.
« Tu en parles comme si c'était un fardaux. Remarquai-je sans savoir réellement quel ton adopté, je voulais éviter de la blesser et que mes chances d'obtenir des réponses s'envolent. »
Sauf que mes paroles eurent sur Lise l'effet d'un électrochoc. Elle se retourna brutalement comme si j'avais dit le mot qu'il ne fallait pas dire. Je pouvais entendre dans un univers parallèle la mèche d'une bombe bientôt arrivée à la fin de sa course.
Puis, l'explosion.
« BIEN SÛR QUE ÇA L'EST ! JE SAIS QU'IL Y A PIRE DANS LA VIE MAIS MERDE, LAISSEZ-MOI ME PLAINDRE DES FOIS ! TU CROIS QUE J'AI CHOISI DE TOUT COMPRENDRE PLUS VITE QUE LA MOYENNE ?! TU CROIS QUE J'AI CHOISI D'ÊTRE MEILLEURE QUE TOUT LE MONDE ?! TU CROIS QUE C'EST MOI QUI AI CHOISI DE NAÎTRE DIFFÉRENTE ?! TU CROIS QUE C'EST PAR CHOIX QUE JE FAIS TOUT ÇA ?! QUE JE PARLE AUSSI BIZARREMENT ET QUE J'AI L'AIR SI ÉTRANGE EN DEHORS DES COURS ?! CE FOUTU SOURIRE DE FILLE IDIOTE, TIMIDE ET INNOCENTE, FAIRE DES FAUTES DE FRANÇAIS POUR PARLER COMME ILS LE FONT TOUS, MANGER LA MOITIÉ DES MOTS COMME ILS ESSAYENT DE SE CRÉER UN STYLE ! TU CROIS QUE J'AI VRAIMENT EU LE CHOIX DE PORTER CE FARDAUX ?! SI SEULEMENT CE N'ÉTAIT QU'UN POIDS À PORTER QUE L'ON DÉPOSE LORSQU'IL EST TROP LOURD ! »
Les mots me manquant, je restai planté là comme un cactus sur le trottoir alors que Lise s'éloignait, le pas rapide.
Je viens de faire une connerie là, nan ?
Elle se retourna une dernière fois en crachant ces derniers mots comme s'ils lui brûlaient la gorge.
« Une Enfant à Haut Potentiel, une "surdouée" si tu préfères, voilà ce que je suis aux yeux des autres, l'intello punching-ball. C'est tout. »
≈≈≈
J'ai un peu d'appréhension face à ce chapitre étant donné que je peux très bien être à côté de la plaque car j'ai beau m'être énormément inspiré de ce que j'ai entendu dire et ce que je vis moi-même, il n'en reste pas moins que je ne suis pas une EHP et que je ne connais personne personnellement qui l'est aussi.
Bien sûr, c'est de la fiction, mais je veux être au plus juste dans mes mots. Lise est une ado de 15 ans qui a toujours vécu en décalage par rapport aux autres alors, lorsque je me mets dans sa tête, je n'y vois que de la douleur et de la frustration (je ne peux pas m'attarder sur ce sujet sinon je vais spoil) donc il est normal que ses mots soient durs et accusateurs quand bien même William n'y est pour rien. Elle accuse le monde entier de l'avoir fait naître comme elle est parce que tout le monde désire ce qu'il n'a pas. Elle, c'est de la tranquillité qu'elle demande, juste un peu de tranquillité pour vivre normalement.
Enfin bref x) communiquez-moi vos ressentis sur ce chapitre, ça m'aiderait énormément pour la suite 😊