Il est tout à fait possible que je me sois trompée de chemin de vie. L'idée, pourtant simple au premier abord, m'est apparue lorsque j'étais accoudée à la fenêtre. Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais il me semblait ne pas être à ma place. Rien de ce que je faisais ici, maintenant, n'avait du sens.
Je suis descendue lentement des marches du grand escalier central. Tout autour de moi était démesurément grand. Même l'architecture profonde du bâtiment était complexe. Chaque moulure, chaque parcelle de tissus était ornée dans un style art déco, ce qu était pourtant singulier pour un manoir datant du XIXème siècle. Je suppose que ce sont les anciens propriétaires qui ont choisi de le rénover afin de le revendre à un meilleur prix.
Cela faisait déjà quelques mois que j'avais emménagé, et pour le moment je n'avais pas réussi à prendre mes marques. J'avais quitté ma banlieue pavillonnaire pour ce coin de verdure, qui devait être mon eden. Mais pour le moment, ce lieu n'avait absolument rien du coin de paradis que j'avais tant espéré.
Si je voulais résumer ma vie à ce moment-là, je pense pouvoir affirmer que rien ne faisait sens à mes yeux. Tout était absolument banal, jusque dans le moindre geste que j'effectuais au réveil, puis jusqu'au coucher du jour. Je trainais des pieds dans cette bâtisse isolée du monde, au fond d'une forêt qui semblait ancestrale. Parfois, le soir, me prenait l'envie d'aller me promener dans ces bois sombres. J'aurais pu avoir peur, car le craquement des branches et les singuliers bruits des animaux en auraient effrayés plus d'un, mais il n'en était rien. Lors de ces sorties, j'en profitais pour humer l'odeur de la mousse humide qui tapissait les troncs près de moi. Il y avait quelque chose de tout à fait trivial là-dedans, comme si la nature entrait en moi pour me posséder toute entière. Avec le bout de mes doigts, j'effleurais l'écorce rêche du bois, m'imprégnant de ses formes comme un aveugle aurait observé une statue. Chaque aspérité faisait vibrer mon âme, et je sentais que du bout des doigts je touchais la vie elle-même. Pourtant, à cette époque, peu de choses avaient le pouvoir de chambouler mon esprit.
Les jours passaient, sans que rien n'advienne plus que la veille. J'exerçais le travail tranquille d'épicière en ville la journée dans le petit village voisin. Dans des lieux aussi reculés, les grandes enseignes n'avaient pas choisies de s'implanter, et il fallait encore tout faire soi-même, de l'approvisionnement à la gestion du stock, l'étiquetage, puis la vente. Rien n'était automatique, et ce n'était pas grave de toute façon : il s'agissait de la seule épicerie à des kilomètres à la ronde, et personne ne s'en plaignait.
J'étais toujours très seule, les rares mots que j'échangeais au quotidien étaient adressés aux clients de la boutique. Puis parfois, le soir, quand je rentrais chez moi. Comme d'habitude, je me faisais un repas simple, buvais un grand verre d'eau, puis allais me coucher. Le manoir était démesurément grand pour moi. Comme tous les lieux chargés d'histoire, il semblait doté d'une conscience propre.
En arrivant dans la salle de bain, je passais devant le miroir. Le reflet que je pouvais percevoir me laissait fortement indifférente. Par endroits, les os saillaient sous ma peau laiteuse. Je passais ma main sur les reliefs de mon corps. Aucune cicatrice, aucun tatouage, aucune marque du temps. Du haut de mes 24 ans, je ne me sentais ni femme, ni enfant. J'errais dans la vie comme une âme en peine qui n'ayant pas encore connu la mort. L'histoire se répétait, jour après jour. Je peignais mes longs cheveux bruns, et observais sans grande conviction mon portrait. Mes yeux étaient couleur miel, comme la sève qui suintait parfois des arbres que j'aimais tant toucher.
Tout aurait pu se dérouler comme d'habitude ce soir-là. Je me serais glissée sur mon lit, puis j'aurais réfléchi au sens de mon existence, avec cette éternelle expression mélancolique qui s'accrochait à mon visage sans jamais vouloir en partir. Mais au moment où j'allais m'endormir, j'ai senti une main se poser sur moi. Je me suis relevée d'un coup sec, et c'est à ce moment précis que je l'ai vu pour la première fois. Le Diable en personne était allongé près de moi.
Suite à venir prochainement.
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Evil Crown
HorrorTiara est une jeune femme mélancolique, sombrant peu à peu dans la dépression, jusqu'au jour où le Diable en personne est venu la trouver.
