Epilogue

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" – Cet échec n'est que temporaire, vous le savez.

- Oui, nous allons remettre l'ouvrage sur le métier. Nous ne pouvons les choses aller ainsi. La gangrène urbaine et les avancées des scientistes ne peuvent se propager.

- Il va nous falloir un nouveau rituel. Et un nouveau conteneur d'esprit.

- Oui, et plus de discrétion aussi. Je ne sais pas comment vous avez été découverts mais cela ne doit pas se reproduire.

- Je suis désolée, je ne pensais pas que ce naïf de Genais agirait ainsi.

- Je ne t'en veux pas, Milune. Mais il ne faut pas que ceci se reproduise. Sais-tu qui accompagnait feu ton imbécile d'époux?

- Non Madame, je n'ai pas réussi à déterminer leur identité. Ils étaient deux, c'est tout ce que je sais."

*

Dans l'obscurité humide de la cave, entre les diverses cages de métal suspendues, l'homme était effondré. Sans les chaînes solidement attachées à ces poignets, il serait couché au sol. Mais son corps nu était tout entier étiré et tendu par les chaînes reliées au plafond. Il était en sueur, et du sang coulait de nombreuses blessures, même si aucun d'entre elles n'était mortelle ; du moins prises séparément. Le liquide rouge se mêlait sur le sol aux taches plus brunes de sang versé ici depuis longtemps. Sa respiration était irrégulière, faible. Il gémissait plus qu'il n'expirait.

Non loin de lui, un petit homme trapu, torse nu sous un tablier gris maculé de sang, s'essuyait les mains sur un mouchoir sale. Il souriait à un autre homme, grand et mince.

" – Voilà patron, vous avez vos réponses.

- Oui merci, je sais maintenant quel est l'abruti qui s'est mêlé de nos affaires. Nous pourrons le retrouver. Il n'est pas question qu'un petit détective puisse nous marcher sur les pieds.

- Et pour lui là, fit le petit gars en montrant sa victime du pouce par-dessus son épaule.

- Achèves-le et fais disparaître le corps. Que rien ne puisse nous relier à lui. C'est dommage qu'il n'ait retrouvé sa fille que pour si peu de temps."

Dans l'une des cages, une petite fille aux longs cheveux bruns et aux magnifiques yeux bleus, le corps couturé de cicatrices, observait la scène avec un air terrifié. Sa bouche était grande ouverte sur un cri silencieux, dévoilant une langue tranchée.

*

Dans l'auberge bondée bordant les quais des Canaux, l'humeur était à la fête. Un ménestrel chantait des chansons paillardes au son de sa vielle, faisant danser, taper des pieds et des mains une bonne part de l'assemblée. Sur les morceaux les plus connus, plusieurs gorges reprenaient les refrains en chœur mais avec un certain manque de justesse. Plusieurs personnes étaient trop saoules pour suivre le rythme et se contentaient de dodeliner de la tête. Les serveuses se faufilaient entre les tables, évitant autant que possible les pincements de fesses. Le propriétaire s'affairait derrière le bar, heureux que son établissement ait été choisi pour un soir comme lieu de rencontre de marins ; ses caisses allaient en profiter pleinement.

A l'une des tables de la salle, deux hommes étaient assis. Le plus grand, carré d'épaules, tenait une jeune fille ivre sur ses genoux et laissait l'une de ses mains s'aventurer entre les ouvertures de ses vêtements ; de son autre main, il tenait une large choppe qui n'avait guère été vide de toute la soirée. En face, son camarade, plus fin, était assis entre deux autres jeunes femmes qui se partageaient ses baisers lorsqu'il ne sirotait pas lui aussi dans une choppe.

" - Et ben Alde, c'était chaud cette fois, mais au moins on peut se payer un peu de bon temps.

- Chaud? Mais non, tout a été maîtrisé à la perfection, Rapinse!"

Les deux hommes s'esclaffèrent, du rire typique des hommes qui ont trop bu et qui se marrent pour un rien. Leurs choppes s'entrechoquèrent et ils les vidèrent simultanément. Il ne fallut pas longtemps avant qu'une serveuse ne les remplace par deux pleines.

" – En tout cas, avec des payes de cet acabit, mon gars, n'hésites pas à refaire appel à moi. Je suis toujours..."

Rapinse ne put finir sa phrase sous le baiser fougueux de la jeune femme qui glissait au même moment la main entre ses cuisses. Après avoir répondu au baiser, et sans cesser de peloter la fille, Rapinse reprit...

" – Bon, Alde, je te laisse, je crois que ma chambre à l'étage m'attend. Je crois que j'ai besoin de sommeil, ajouta-t-il en se levant, un bras passé autour des épaules de sa conquête du soir.

- Amuse-toi bien. Je crois que je vais bientôt aller retrouver ma propre chambre, répondit Aldevère en regardant en alternance les deux femmes assises à ses côtés."


Les Chroniques de Valcène, Tome 1 - Les demoiselles perduesLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant