Chapitre 3

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Salarante étalait ses larges rues sous le soleil couchant. Des siècles auparavant, Salarante était une ville en elle-même, séparée de Valcène par plusieurs jours de voyage à cheval. Puis Valcène avait grandi. Très vite. Trop vite. En général de manière organisée sous le contrôle des scientistes proches du Prince, mais aussi parfois anarchiquement au bon vouloir des habitants des faubourgs en manque de place. La tentaculaire Valcène avait grandi, semblant même parfois s'étendre par sa propre volonté, celle d'un monstre à l'appétit insatiable et à la croissance sans fin. C'était cette période où toute autre ville avait perdu de sa grandeur face à Valcène. Valcène la terrible, possédant une armée très entrainée et parfaitement équipée. Valcène la réfléchie, berceau de la révélation scientiste qui avait bouleversé les mentalités. Valcène la mystique, siège du pouvoir des mages dans leurs Tours Blanches. Valcène la spirituelle, lieu de naissance du Nouveau Prophète qui avait relancé la foi traditionnelle. Valcène, aux multiples ports par où transitaient toutes les marchandises. Valcène, qui avait finalement absorbé nombre de ses voisines. Comme Salarante, qui se croyait bien loin des visées de la mégapole galopante. Salarante était depuis devenue l'un des quartiers de Valcène, un quartier immense, lui-même divisé en plus petits quartiers, ceux de l'ancienne cité libre. Salarante avait toujours été libre, un foyer de penseurs révoltés, de poètes rebelles, et de philosophes hors normes. Aucun seigneur n'avait jamais pu imposer son autorité sur ces esprits farouches, et encore aujourd'hui le Prince avait bien peu de pouvoir dans ce quartier, malgré toutes les forces à sa disposition. Les salarantiens n'avaient jamais courbé l'échine devant les canons ni les lames. Et Salarante était devenu le quartier des libertaires de Valcène, un kyste infectieux dans la grande cité, la source d'un esprit contestataire. Avec ses hautes demeures élancées, ses larges places, ses longes rues droites, l'endroit était clair, aéré, spacieux, confortable. Tous les révoltés de la cité n'avaient pas les moyens de s'offrir un logement dans de telles conditions. La ville avait été construite autour de sa grande place, la Belle Scène, un vaste espace circulaire bordé de théâtres et d'auberges chics. De là, les avenues s'étoilaient en droite ligne, et les bâtiments formaient pour la plupart des cercles concentriques autour de ce centre.

C'était dans l'une des rues circulaires, reliant entre elles les grandes avenues, que marchait Genais Trétanle ce soir-là. Le teint halé, les habits de bonne facture, tout dénotait une origine sociale aisée. Aux yeux de beaucoup, il passait pour l'un de ces fils à papa se prétendant rebelle pour faire bien ; mais on considérait qu'il commençait à faire durer sa crise d'adolescence un peu trop longtemps. D'autant qu'il était marié maintenant. Il vivait avec son épouse depuis dix mois dans un immeuble de belle apparence de Salarante. Son manteau vert flottait au rythme de ses pas que martelait sa canne au pommeau d'ivoire. Il souriait, heureux de rentrer à la maison après une longue journée et de retrouver Milune, son épouse, si belle, si aimable, si agréable. Genais salua quelques passants qu'il connaissait plus ou moins. Il monta les escaliers menant à son appartement et ouvrit la porte en appelant le nom de son aimée. Aucune réponse. C'était peu courant. Nulle doute que Milune lui avait préparé une surprise et se cachait quelque part. Elle était toujours si attentionnée, et s'arrangeait en général pour que les retours au foyer de Genais se passent au mieux. Il envisageait déjà quelque friponnerie dont elle avait le secret. Peut-être avait-elle déniché une nouvelle tenue d'intérieur séduisante, toute de dentelle et de tulle, laissant découvrir son frêle corps à la peau noire si douce. Genais ferma la porte derrière lui. Il l'appela encore, un petit sourire au coin des lèvres. Aucune réaction. Peut-être avait-elle acheté un nouvel animal de compagnie et le gardait-elle dans une autre pièce afin de ne le lui montrer qu'au dernier moment ; Milune n'avait jamais pu résister au regard implorant d'un animal abandonné. La jeune femme était la douceur même. Genais s'avança jusqu'à la porte de leur chambre et ouvrit, prêt à la prendre par surprise à son propre jeu. Mais rien, il n'y avait personne. Il se dirigea alors vers le petit bureau à l'autre bout de l'appartement. Et y fit la même découverte. Personne. Il appela plus fort, une légère pointe d'inquiétude naissant dans sa voie. Il ouvrit les dernières portes et inspecta chaque pièce, mais ne trouva Milune nulle part. Puis il vérifia dans les placards, appelant son nom de manière répétée, cette fois réellement anxieux. Il découvrit alors que la plupart des habits de son épouse ainsi que sa malle avaient disparu. Tout comme l'essentiel de ses livres, ses parchemins, plumes et encriers. Ses bijoux également. Il n'y avait là plus aucune des possessions auxquelles elle tenait. Genais se laissa tomber sur l'un des fauteuils du salon, atterré, cherchant à comprendre ce qui s'était passé ici aujourd'hui. Des larmes dans les yeux, il répétait le nom de sa tendre épouse. En boucle, encore et encore. Jusqu'à se terminer dans un sanglot.

Les Chroniques de Valcène, Tome 1 - Les demoiselles perduesLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant