Les métros défilaient sans interruption, dans un grondement régulier, presque hypnotique, tandis que je restais assis là à les observer. Est-ce que j'avais encore envie de cette vie-là ? Est-ce que cette ville, avec ses rues usées et ses habitudes figées, avait encore quelque chose à m'offrir ? Ou bien avais-je déjà fait le tour, à seulement dix-neuf ans ? Ce qui me terrifiait le plus, au fond, c'était l'idée de rester. De finir ici. Là où j'avais tout appris — surtout ce que je refusais désormais de devenir.
Le dernier métro passa, et je finis par me lever, prenant une direction au hasard. Peut-être pour rompre la monotonie, ou pour retrouver une sensation que j'avais laissée derrière moi sans même m'en rendre compte. J'avais besoin de changement, c'était évident. Mais l'amorce m'échappait encore. Partir n'était pas le plus difficile. Le plus difficile, c'était de dire à Leandro que tout s'arrêtait. Que je refusais de continuer à me prostituer.
. . .
Ce matin-là, l'appartement était vide, comme souvent. J'attrapai mon téléphone sous l'oreiller : 11h15. Je restai un instant immobile, puis me redressai lentement, encore enveloppé dans la chaleur de la couette, avant de me traîner jusqu'au salon. Sur la table, un post-it m'attendait. « 22 h chez P112. Le matos est dans ta sacoche. On se voit demain, je t'aime. »
Je posai le post-it sur la table. J'essayai d'imaginer sa tête quand je lui dirais. Ses yeux d'abord — ce léger rétrécissement qu'il avait quand quelque chose ne se passait pas comme prévu. Puis le silence. Avec Leandro, le silence précédait toujours tout. Je reposai le post-it face contre la table.
C'était toujours comme ça avec lui. Des mots rapides, précis, laissés à la hâte entre deux absences. Il apparaissait, disparaissait, sans jamais vraiment expliquer. Et moi, depuis trois ans, je suivais — non pas parce que je n'avais pas le choix, mais parce que pendant longtemps, ça m'avait suffi. En lisant le message, je compris immédiatement comment la soirée était censée se dérouler. Alors, sans réfléchir davantage, je retournai me coucher.
Les ressorts du canapé grinçaient à peine sous mon poids lorsque je me laissai retomber, les yeux fixés sur le plafond jauni par le temps. Il y avait une fissure au-dessus de la lampe, fine, presque élégante, qui serpentait jusqu'au mur. Je la connaissais par cœur. Comme chaque détail de cet appartement. C'était ça, le problème. Je connaissais tout ici, trop bien.
Je tournai la tête vers la table basse. La sacoche noire y était posée, discrète mais lourde de sens. Elle ne contenait jamais rien de vraiment surprenant — juste ce qu'il fallait pour la nuit. Toujours la même routine, les mêmes gestes, les mêmes silences. Je restai là un moment, puis finis par me redresser. Dormir ne servirait à rien. Plus maintenant.
Je passai une main sur mon visage, encore marqué par la fatigue, et me levai enfin. Le parquet froid me réveilla immédiatement. La cuisine n'était qu'à quelques pas — un espace minuscule, encombré, où traînaient deux tasses sales et une bouteille d'eau à moitié vide. Je remplis un verre et bus lentement, observant le désordre ambiant. Leandro disait toujours qu'il n'avait pas le temps de ranger. Mais ce n'était pas vraiment ça. Il n'aimait pas s'attacher aux choses. Ni aux lieux. Ni aux gens, parfois. Sauf que moi, j'étais resté.
Je me souvenais encore de la première fois où je l'avais rencontré. C'était un soir de novembre. J'avais seize ans, et ça faisait déjà six mois que je vivais dans la rue. Six mois depuis que ma mère avait refermé la porte de l'appartement en me disant de ne pas revenir. Elle n'avait pas crié. C'était pire. Elle avait juste dit la phrase, les yeux dans le vide, comme si elle lisait une liste de courses. Et elle avait refermé la porte. Je n'avais pas frappé une deuxième fois.
YOU ARE READING
Cheveux d'argent
General FictionLeon, dix-neuf ans, erre dans une Boston qu'il connaît trop bien. Derrière les lumières de la ville et les routines bien huilées, il étouffe dans une vie qu'il n'a jamais vraiment choisie. Depuis plusieurs années, il se prostitue sous l'impulsion de...
