Chapitre 1

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Zaria

Être une femme dans un monde dirigé par le patriarcat est une épreuve. On commence sans mode d'emploi, et on apprend en encaissant. Mais être une femme à la tête d'une entreprise dans un domaine occupé à plus de 90 % par des hommes, c'est une bataille de chaque jour. Un clignement trop lent, et tout vous passent sous le nez en un claquement de doigts.

Voilà pourquoi je suis restée anonyme lors de la création de mon entreprise. Les contrats coulaient à flots, notre expertise, nos statistiques, nos résultats étaient tout ce qui comptait. Au moment où le monde a découvert qu'une femme était à la tête de cette réussite, les murmures misogynes et machistes dans les couloirs ont commencé et rien ne s'est arrêté depuis.

Comment je le prends ? Avec le dos droit, les épaules redressées, le menton relevé et des yeux bien placés dans toutes les directions.

– Tu ne m'écoutes plus.

Je relève la tête vers Callum Dray, chef de la sécurité et de l'unité tactique. Il a été le premier à croire en moi.

– Quoi ? Non, bien sûr que je t'écoute. Tu parlais du problème entre les nouvelles recrues.

Il décroise les bras et me réprimande du regard. Contrairement à beaucoup d'hommes, nous sommes capables de faire plusieurs choses en même temps. Incroyable n'est-ce pas ?

– Nous devons faire quelque chose. Aucun doute n'est acceptable dans nos rangs.

Cal est ce qui se rapproche le plus d'une figure paternelle. Il m'a aidé lorsque beaucoup m'ont tourné le dos. Et je n'ai pas honte de dire que sans lui, je ne serai pas ici aujourd'hui. 

– C'est pour ça que tu es le décideur idéal, dis-je en lui donnant une légère tape sur l'épaule avant d'entrer dans mon bureau.

Cal reste à la porte, l'épaule contre l'embrasure. Il passe sa main sur son visage, et pendant un instant son âge transparaît.

– Je ne suis plus tout jeune Ria, tu dois savoir exactement comment je gère les choses avant que...

– Oh, regarde, du courrier. Je dois le lire. On en parlera plus tard, promis-je en m'asseyant derrière mon bureau prenant les premières enveloppes entre mes mains, refusant de l'entendre dire encore une fois qu'il prendra un jour ou l'autre sa retraite.

Cal souffle bruyamment avant de refermer la porte derrière lui. Je lâche les enveloppes et m'adosse contre mon siège tournant sur moi-même pour regarder la ville en contrebas. J'ai travaillé si dur pour être assise sur ce siège, avec New York à perte de vue. Je suis la preuve vivante qu'avec assez de volonté et de travail tout est possible.

Kingsley Vanguard Industry.

Trois mots derrière tout ce que j'ai de plus cher dans ce monde. Trois mots qui, pour la plupart, ne veulent rien dire jusqu'à ce qu'ils soient gravés sur le haut d'un contrat. Et pourtant, ces trois mots me définissent mieux que mon propre nom de famille.

Kingsley.

Un nom qui m'a été attribué par pitié, et surtout par crainte de répercussions futures. Un nom que l'on m'a donné comme une balle empoisonnée, en me le refusant autant qu'on me l'ait imposé. J'ai grandi avec ce fardeau sur les épaules, comme si j'étais une anomalie dans une lignée trop blanche... Littéralement. Trop froide et soucieuse des apparences.

Être connue pour être la bâtarde d'Alistar Kingsley est quelque chose que j'ai accepté depuis bien longtemps maintenant. Ça ne me fait plus grand-chose lorsqu'on me le crache au visage. Au contraire, j'ai réussi à m'approprier ce nom et à en faire quelque chose de plus grand.

Vanguard.

L'avant-garde. La première ligne. C'est ce que j'ai toujours été. Seule face à la vie.

Seule face à la vie injuste qui n'a jamais vraiment été facile. À douze ans, je comptais les cachets de chimiothérapie de ma mère. À treize, j'étais seule devant sa tombe, sous une pluie démentielle, à pleurer sa vie, seule.

Industry.

Parce qu'il fallait bien appeler ça une entreprise, même si c'est bien plus. KVI est une armure que je me suis forgée pour survivre ces dernières années. Un protocole taillé sur mesure et perfectionné année après année pour être la grandeur qu'elle est aujourd'hui.

J'ouvre un de mes tiroirs vérouillé avec mon empreinte et en sors les dizaines de lettres anonymes que je reçois ces derniers mois.

Cette grandeur que j'ai créée à partir de rien est menacée aujourd'hui.

Sur chacun de ces bouts de papier, des lettres découpées à partir de journaux forment des phrases menaçantes qui trottent dans mon esprit toute la journée.

"Tu crois pouvoir jouer dans une cour qui n'est pas la tienne ? Rappelle-toi que même les reines saignent."

Au moins, ils reconnaissent que je suis une reine. C'est déjà ça.

Personne n'est encore au courant de ces lettres insignifiantes. Aucune action n'a été menée et cela va faire six mois depuis la première. Elles ont toujours été déposées de manière stratégique. Jamais en main propre ou depuis un endroit précis. Je les ai retrouvées, sur la chaise de ma table de mon restaurant préféré, accrochée à mon pare-brise après m'être garée quelques minutes pour prendre un café, en dessous de mon assiette lors d'un gala de charité.

Je ne les ai pas encore montrées à Cal pour ne pas l'inquiéter inutilement. Ce n'est pas la première fois que je reçois des menaces similaires. Incroyable coïncidence, c'est depuis que l'article annonçant mon nom comme cheffe de Kingsley Vanguard Industry est sorti que mes détracteurs sont nés, alors ce ne sont pas quelques lettres qui vont me faire frissonner. 

Trois coups à ma porte retentissent, me sortant de ma réflexion. Je range les lettres et referme le tiroir avant d'autoriser la personne à entrer.

– Mademoiselle Kingsley, quelqu'un a déposé ceci pour vous à l'accueil, commence Abigail, ma secrétaire.

Elle me tend une enveloppe et ma main se met à trembler une demi-seconde. C'est la même que les autres. Ils ne l'avaient encore jamais déposé en main propre et encore moins dans mon entreprise.

– Qui était-ce ?

– Un jeune homme de seize ans. Il a dit qu'elle était posée sur son pare-brise avec notre adresse et ton nom. Un billet de cent dollars était avec.

Je relève les yeux vers Callum qui entre dans mon bureau, ses bras musclés croisés sur son torse. Il n'est pas content et il sait que quelque chose ne va pas à cause de ma main tremblante. Sans réfléchir, j'ouvre l'enveloppe et en sort une feuille similaire aux autres, mais cette fois-ci des photos l'accompagne. Lors d'une réunion avec des investisseurs autour d'un dîner la semaine dernière, au téléphone, le regard fermé, dans ma voiture en rentrant chez moi. Il y en a une dizaine qui datent des derniers jours.

Cal ne perd pas une miette de tout cela et je le sens se tendre complètement.

– Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? demande-t-il la voix grave et menaçante.

Je pense que l'heure des explications a sonné.

Protocol IndigoWhere stories live. Discover now