Yahya resserra les pans de son caftan [1] vert sombre. Le vent qui soufflait sur les remparts de la Tour Blanche était glacial, mais il ne bougea pas. En bas, le port de Selanik grouillait de vie. C'était un spectacle fascinant, bien loin de l'ambiance étouffante du palais de Topkapi à Istanbul.
Ici, personne ne chuchotait dans les couloirs. Ça criait, ça négociait, ça vivait.
- Mon Şehzade [2], vous devriez rentrer. L'air est vif ce soir.
Yahya ne se retourna pas. Il reconnut la voix éraillée de Hasan Bey, son Lala [3]. C'était le vieil homme que son père, le Sultan, avait chargé de son éducation. Hasan était loyal, mais il était vieux jeu. Pour lui, le monde s'arrêtait aux frontières de l'Empire.
- Regarde-les, Hasan, dit Yahya en pointant du doigt les navires ancrés au large. Vénitiens, Français, Hollandais... Ils ne sont pas juste là pour notre soie. Ils nous observent.
Le vieux tuteur s'approcha en lissant sa barbe grise.
- Qu'ils regardent. Ils savent que l'Empire est puissant. Votre père a fait trembler l'Europe entière. Ils nous craignent.
Yahya lâcha un petit rire nerveux.
- Ils ont peur, oui. Pour l'instant. Mais ça ne va pas durer éternellement.
Il se tourna vers son mentor, le visage sérieux. À dix-sept ans, Yahya n'avait pas la carrure d'un colosse, mais il avait un regard qui mettait les gens mal à l'aise. Un regard qui comprenait trop vite.
- L'Europe change, Hasan. Ils construisent des machines, ils impriment des livres, ils dessinent de nouvelles cartes. Pendant ce temps, à Istanbul, mon frère Ahmed passe son temps à polir son sabre en attendant une guerre.
Le tuteur grimaça. Parler du frère aîné était risqué. Ahmed était le favori. Brutal, impulsif, violent. Le genre d'homme à tuer un serviteur parce que le café était froid.
- Le Şehzade Ahmed est un grand guerrier, répondit prudemment Hasan. Les Janissaires [4] l'adorent. Le peuple aime la force.
- La force, c'est bien. Mais la force sans cerveau, c'est du suicide, trancha Yahya. Ahmed pense qu'on peut tout régler en coupant des têtes. Si le trône lui revient, il mettra le feu à l'Empire en six mois.
Yahya posa la main sur la pierre froide du rempart.
- Je ne suis pas ici pour me tourner les pouces, Lala. Je veux utiliser ce Sancak [5] pour tester des choses. On doit respecter nos traditions, le Kut Töresi [6], mais on doit aussi s'adapter. Je veux comprendre comment les Européens fonctionnent pour mieux les battre.
Il fit volte-face, son manteau claquant au vent.
- Demain, je veux visiter l'arsenal. Et invitez les marchands vénitiens au palais. Je veux savoir ce qui se raconte de l'autre côté de la mer.
Hasan Bey inclina la tête, un peu dépassé. Ce gamin n'était pas un gouverneur comme les autres. C'était un visionnaire, et dans cet Empire, avoir trop d'idées pouvait être aussi dangereux qu'une lame de poignard dans le dos.
Le lendemain, dès que le soleil commença à chauffer les toits de tuiles rouges de Selanik, Yahya descendit au port. Il n'avait pas pris son cheval blanc, préférant marcher au milieu de l'escorte réduite de ses gardes.
L'arsenal impérial, le Tersane [7], était un chaos organisé. Des centaines d'hommes torse nu s'affairaient autour des squelettes de bois de deux nouvelles galères. Ça sentait la sciure, le goudron brûlant et la sueur.
Le chef du chantier, un homme immense nommé Davud Usta, s'inclina si bas que son turban frôla la poussière.
- Mon Şehzade, c'est un honneur. Nous ne vous attendions pas si tôt. Tout est en ordre, par la grâce d'Allah.
Yahya ignora les courbettes. Il s'avança vers une rangée de canons en bronze fraîchement fondus, alignés comme des soldats endormis. Il passa sa main sur le métal froid de l'un d'eux. La pièce était belle, décorée de calligraphies, mais Yahya fronça les sourcils.
- Ce sont des couleuvrines de type ancien, dit-il sèchement. Lourdes, lentes à recharger.
Davud Usta se redressa, l'air vexé.
- Ce sont des canons ottomans, mon Prince ! Ils ont brisé les murs de Constantinople. Ils sont parfaits.
- Ils étaient parfaits il y a cinquante ans, Davud, répliqua Yahya sans élever la voix. Aujourd'hui, les navires vénitiens sont plus rapides. Si tu tires et que tu rates, le temps que tu recharges, ils t'ont déjà coulé.
Un silence gêné tomba sur l'atelier. Personne n'osait contredire un prince, mais personne n'aimait s'entendre dire que son travail était dépassé.
C'est alors qu'une voix s'éleva du fond de l'atelier, dans un turc hésitant, teinté d'un fort accent italien.
- Le Şehzade a raison. Le bronze est trop épais à la culasse. Ça chauffe trop vite.
Tous les regards se tournèrent vers l'intrus. C'était un homme d'une trentaine d'années, vêtu simplement, les cheveux bouclés retenus par un lien de cuir. Il tenait des plans roulés sous le bras.
Hasan Bey, le tuteur, s'interposa immédiatement, la main sur la poignée de son sabre.
- Qui t'a permis de parler, chien d'infidèle ? À genoux devant le fils du Sultan !
L'homme ne bougea pas, mais il baissa respectueusement la tête.
- Je suis Enzo. Enzo Fabri. Je suis ingénieur naval, venu de Gênes. Votre maître charpentier m'a engagé pour les systèmes de pompage, pas pour les canons. Mais je connais la poudre.
Yahya fit un signe de la main pour calmer ses gardes. Il s'approcha de l'Italien, intrigué.— Un Génois à Selanik... Tu es loin de chez toi, Enzo. Pourquoi devrais-je t'écouter ?
L'ingénieur leva les yeux. Il n'y avait pas de peur dans son regard, juste une curiosité intellectuelle qui plaisait à Yahya.
- Parce que je peux rendre ces canons plus légers de vingt pour cent, sans perdre en puissance. Mais vos hommes refusent de changer le moule. Ils disent que "c'est ainsi qu'on a toujours fait".
Yahya sourit. C'était exactement ce qu'il voulait entendre.
- Davud, dit-il en se tournant vers le chef de chantier furieux. Laissez cet homme travailler sur un prototype.
- Mais mon Prince ! C'est un étranger ! Un Giaour [8] !
- C'est un homme qui sait des choses que nous ignorons. Si son canon explose, nous lui couperons la tête. S'il fonctionne... tu apprendras de lui.
Yahya se tourna vers l'Italien.
- Tu as une semaine, Enzo Fabri. Ne me déçois pas. En quittant l'arsenal, Yahya sentit l'adrénaline monter. Il venait de briser une petite tradition. C'était un début. Mais en remontant vers le palais, il vit un cavalier traverser la foule au galop. L'homme portait les couleurs des messagers impériaux d'Istanbul.
Le cœur de Yahya rata un battement. Une lettre de la capitale. Cela ne signifiait jamais rien de bon.
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LEXIQUE
[1] Caftan : Long vêtement d'apparat porté par les Ottomans.
[2] Şehzade : Titre donné aux fils du Sultan (Prince).
[3] Lala : Tuteur et conseiller assigné à un prince pour son éducation.
[4] Janissaires : Ordre d'élite de l'infanterie ottomane, très puissant politiquement.
[5] Sancak : Province administrative dirigée par un gouverneur (ici le prince).
[6] Kut Töresi : Tradition ancienne turque selon laquelle le droit de régner est un don divin, mais qui exige aussi d'être digne de ce don.
[7] Tersane : Arsenal maritime ottoman (chantier naval).[8] Giaour : Terme (parfois péjoratif) désignant un non-musulman / un infidèle.
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Le Sang des Ottomans : L'Ascension de Yahya
Historical Fiction17ème siècle. L'Empire Ottoman est à son apogée, craint par l'Europe entière. Mais à l'ombre du palais de Topkapi, une guerre silencieuse se prépare. Le Şehzade Yahya n'est pas le favori. Exilé au Sancak de Selanik, loin du pouvoir, il est censé res...
