Prologue

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▞▞▞▞▞▖🆈🅾🆄 🆁🅰🅸🆂🅴 🅼🅴 🆄🅿▝▞▞▞▞▞



SACHA

Le sol vibre sous mes bottes. Même planqué dans le tunnel d'accès, je ressens chaque battement de basse pulser jusqu'à mes os. À ma droite, Seth craque ses doigts, se signe avant d'enfiler ses gants. Il fait toujours ce geste quand il tente de se contenir. Son casque vissé sur le crâne, ses mains se crispent sur le guidon. Mon meilleur ami, et aussi mon plus redoutable rival, ne parvient pas à dissimuler son stress.

À ma gauche, Felipe Rodrigo Ramirez, El Loco pour tout le monde, fait rugir sa bécane fluo. Mason Lee, le rookie californien, l'imite. Débordant d'une hype agressive, on dirait deux fauves en cage, prêts à mordre.

Moi, je suis calme. En apparence. Je m'enferme dans ma bulle.

J'écoute.

J'absorbe.

L'électricité dans l'air. L'adrénaline qui grimpe. Les cris lointains du public. Cette tension délicieuse, juste avant l'envol.

Une sirène stridente fend l'air.

Les projecteurs s'éteignent d'un seul coup.

Noir complet. Silence total.

Les portes mécaniques s'ouvrent. Un rideau de fumée s'élève, lacéré par les flashs stroboscopiques. Puis la voix du speaker explose, grave, puissante, presque guerrière :

Mesdames et messieurs... Bienvenue... à la NITROOOOO NIGHT !

Dans les gradins, c'est la folie. Les cris, les chants, les sifflets qui reprennent... Tout vibre, tout hurle. Le bruit est assourdissant. Une clameur sauvage. Un tsunami d'une foule en transe, affamée de frissons, qui déferle contre les murs du Thunder Oil Stadium.

Un feu d'artifice jaillit. Des gerbes rouges, dorées, bleutées éclatent au-dessus de l'arène. Des lasers zèbrent la nuit, s'entrelacent au-dessus de la rampe centrale. La sono crache une bande-son épique qui me cogne en pleine poitrine. Le genre de son qui te donne envie de tout casser.

Un délire brut.

Les écrans géants s'allument, diffusant un montage d'exploits et des chutes spectaculaires en slow motion. Nos visages défilent à l'écran, chacun accompagné de son blaze. Quand ma tête apparaît, taguée Slickman, la foule réagit. Moins que pour Reaper, l'alter de Seth. Je souris.

Pas encore.

L'un après l'autre, les moteurs de nos bécanes s'allument. Vrombissements rauques, nous n'attendons plus que le feu vert de l'animateur pour faire notre entrée. Pendant qu'il fait ses annonces, Seth passe devant moi. Il jette un regard par-dessus son épaule, son micro grésillant dans l'intercom :

— T'as pas intérêt à me piquer mon trick signature, Slickman.

— Relax, Reaper. Je te laisse la gloire... et les os brisés.

— Les os brisés, j'te les offre. J'espère que t'es prêt à t'écraser en mondovision ? T'as prévu un parachute, au moins ?

— Nah. Je me disais que si je foirais, je viserai ton ego. Vu la taille, je devrais rebondir.

Seth ricane, un peu trop vite.

— J'le savais. T'as révisé ton stand-up merdique au lieu de t'entraîner. T'as pas changé, mec.

— Et toi, t'as toujours ce tic de tripoter tes poignées comme si elles allaient se barrer. Détends-toi, vieux. Tu vas nous faire un wheeling nerveux avant même le départ.

— C'est pas du stress. C'est l'instinct du champion. Tu comprendras peut-être un jour.

Pourtant, je vois bien ses mains se crisper un peu plus sur le guidon. Ce n'est pas son genre. Mais quand son regard glisse vers le jury, je comprends pourquoi il est aussi tendu. Ce soir à Indianapolis, les enjeux sont énormes.

Arvid Lindström est là.

La légende vivante du freestyle. Le Finlandais qui a redéfini les tricks aériens. Droit comme une ligne de crête, il observe tout. En silence. Il ne donne jamais un compliment sans raison. Quand il lève un sourcil, c'est qu'un rider vient d'écrire l'histoire.

À ses côtés, cinq autres pointures du circuit, ainsi que des représentants de sponsors puissants. Des types capables de propulser ou d'éteindre une carrière en trois minutes chrono.

Trois minutes. C'est tout ce qu'on a. Trois minutes pour tout jouer, tout risquer. Et peut-être, changer nos vies.

— Allez soit pas jaloux, lâche Seth. On parie que c'est moi que Lindström viendra féliciter à la fin du show ? S'il te fait pas une tape dans le dos, j'te paie ton burger géant.

— Jaloux ? Moi ? Je suis le nom que ton futur sponsor hésite à prononcer quand il regarde ta dernière vidéo de crash.

D'un coup, un battement géant résonne dans les enceintes. Une... deux... trois pulsations graves, saturée d'échos. De quoi faire vibrer les tripes même des plus endurcis.

— Ils viennent des quatre coins du monde, balance le speaker comme un prêcheur. Ils n'ont peur de rien... pas même de la chute. Préparez-vous à assister à l'inimaginable. À frôler l'impossible. Car ce soir... ce ne sont pas des pilotes qui entrent dans l'arène. Non, ce soir, ils volent pour vous, ils risquent tout... pour la gloire. Voici... les riders de la Nitroooo Night !

Nos moteurs hurlent à l'unisson. Le rideau de fumée se déchire. Les faisceaux laser balafrent l'obscurité. Phares allumés, l'adrénaline vissée au corps, on jaillit du tunnel comme une meute de prédateurs. Chacun son style. Chacun sa signature. Les cris du public montent à chaque passage. Les pneus crissent. Les stroboscopes clignotent en rythme avec la musique électro. La rampe centrale scintille.

Des drones surgissent au-dessus de nos têtes, leurs caméras braquées sur nous. Les images sont projetées en direct. El Loco cabre aussitôt sa bécane fluo au centre de la piste, se fend d'un salut militaire, puis fait demi-tour sur une roue. Casque relevé, juste assez pour adresser un clin d'œil à la caméra, Seth roule au ralenti, puis claque un stoppie au ras du sol. Je le suis, un bras tendu, et mime un archer qui décoche des flèches vers les nanas surexcitées dans les tribunes. D'autres enchaînent des wheelings, ou des dérapages contrôlés. Parade. Fanfaronnade. On s'amuse, mais on jauge aussi le terrain, le public, le ciel.

Les drones filent ensuite au-dessus de l'arène, balaient les gradins, survolent la foule en délire. L'un d'eux s'arrête sur un groupe juché tout en haut des tribunes. Je les reconnais. Les étudiants de la Weston Institute. Margot brandit une pancarte clignotante Marry Me Reaper, tandis que Lila, sa groupie numéro un, hurle à s'en péter les cordes vocales.

Plus bas, coincés entre deux blocs de supporters, je repère mon crew de Bridgemont Valley. Rien à voir avec le monde du FMX. Juste mes potes de coloc, venus voir ce que ça donne. Alex, sa casquette à l'envers, agite une pancarte SLICKMAN ENVOIE TOUT pendant que Carrie tente un selfie avec Rami. Un plan s'attarde sur Lucile. Elle ne crie pas. Ne saute pas. Pas le genre à faire la groupie. Elle regarde. Pas l'écran. Moi. Son regard est calme, presque inquiet. Comme si elle savait déjà ce que je m'apprête à faire. Un éclair de projecteur balaie l'image. La caméra file ailleurs. Je détourne les yeux.

Et puis, sans prévenir, la musique ralentit. Le speaker reprend la main. Sa voix résonne comme une sentence. Un projecteur isole la rampe de lancement. Le show d'intro s'éteint comme une flamme privée d'oxygène.

Fini de jouer.

Prochaine étape : s'envoyer en l'air.

You raise me up [en pause...]Stories to obsess over. Discover now