0.1 - Solo

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Tremblant, Solo file dans la salle de bain. Il se déshabille et jette ses vêtements dégoulinants dans la douche. Il les fera sécher correctement plus tard. Pour le moment, il a les pensées ailleurs. Il vient de rentrer de sa petite promenade qu'il fait toujours après les cours et, pour une raison qu'il ignore, il ne se sent pas tout-à-fait lui-même. Il lâche un juron alors qu'un énième frisson rampe le long de son échine. Quelle idée il a eue de sortir sous la pluie ! Maintenant qu'il bouge de nouveau, la moindre goutte d'eau qui roule sur sa peau pâle lui donne l'impression de vouloir lui geler les os.

Il se sèche, enroule une serviette autour de sa taille et prend la direction de sa chambre, ignorant au passage son reflet dans le miroir ornant le mur du couloir. Il n'est pas d'humeur à se perdre dans la contemplation de sa gueule de zombie. Peu décidé à se creuser la tête sur quoi porter étant donné qu'il compte rester chez lui pour le reste de la journée, il enfile un simple pantalon de jogging gris. D'une main, il vient machinalement relever quelques mèches blondes s'étant perdues sur son front ; puis, plus ou moins satisfait, il retourne sur ses pas afin d'essuyer l'eau qu'il a semée dans tout l'appartement.

De retour dans son salon, il suit un instant du regard les mouvements de son chat, qui semble avoir décidé d'explorer pour la énième fois les moindres recoins de l'appartement. Il lui offre une caresse alors que le félin lui passe entre les jambes, puis le laisse vaquer à ses occupations.

Son regard se perd alors sur le chevalet trônant dans un coin de la grande pièce, et il se souvient de ce devoir d'art qu'il doit rendre dans moins d'une semaine. Le sujet n'est pas réellement clair, comme d'habitude, et il a à peine commencé à esquisser des formes sur sa toile. Mais alors qu'il s'asseoit sur le tabouret en face de son œuvre inachevée, rien ne lui vient. Il ne sait pas quoi faire pour compléter ce sujet. Il reste un long moment là à fixer la toile vide de vie, son crayon et sa gomme dansant entre ses doigts agiles, et il sent peu à peu la frustration monter en lui comme de la lave dans un volcan. Il serre les dents : les larmes aux yeux, il est à deux doigts d'exploser.

Alors il décide de se lever et de marcher un peu dans le salon, tentant tant bien que mal de ravaler ce nœud qui se forme progressivement au fond de sa gorge. Lentement, il prend place sur son canapé, fixant d'un air las le plafond blanc. Blanc. Comme sa toile. Tout est soudainement trop blanc, ici, et cette pensée jette un poids sur sa poitrine. Il passe une main tremblante sur son visage. Impossible de savoir si sa tête est vide, ou si elle est si pleine qu'il est incapable de discerner une pensée un tant soit peu cohérente. Il a beau réfléchir, aucune idée claire ne vient se former dans le chaos de son cerveau ; et les larmes reviennent.

Comme pris d'un élan de panique, il se lève et va empoigner un carnet traînant sur la table basse, qu'il feuillète jusqu'à trouver une page blanche. Il se met à dessiner ; hommes, femmes, animaux, plantes... Finit par prendre forme tout ce qui tente de ressortir de son esprit embrouillé. Mais rien ne lui plaît, et il efface les traits d'un geste si violent que la feuille s'arrache.

- Merde !

Le carnet est jeté avec une telle rage qu'il va s'écraser contre le mur en un claquement sec et désagréable qui ne fait que l'énerver encore plus. Un sentiment d'impuissance lui poignarde le cœur. S'il n'est plus capable de faire ce qu'il maîtrise d'habitude si bien, que reste-t-il de lui ? La vague de détresse qui l'envahit lui coupe le souffle, et l'envie de pleurer lui tord les entrailles de plus belle ; mais aucune larme ne coule, et il doit se mordre la main pour s'empêcher de hurler une peine qu'il ne comprend pas. Il s'allonge, son dos nu heurtant le carrelage froid de son appartement, et laisse son poing retomber brusquement sur le sol.

Ignorant la douleur qui remonte le long de son bras, il laisse échapper un soupir tremblant. L'espace d'un instant, il tente en vain de mettre de l'ordre dans son esprit trop plein. Mais les larmes se mettent à couler sans qu'il ne puisse rien faire pour les arrêter. Il n'arrivera à rien, réalise-t-il, pas aujourd'hui, pas alors qu'il se retrouve dans cet état pitoyable duquel nul ne peut le sortir. Il place ses paumes sur ses yeux, et cette nouvelle obscurité semble provoquer une accalmie dans la détresse qui le hante. Hélas, il sent encore ses muscles trembler comme des feuilles face à cet ouragan déchaîné, et cette réalisation ne fait que faire tanguer encore plus son esprit fatigué.

Dehors, la pluie s'abat sur les carreaux de ses vitres, et c'est comme si la tempête refusait de le laisser tranquille. A la place, il est seul, allongé sur le sol glacé de son appartement et perdu dans l'œil d'un cyclone auquel il ne peut échapper.

Solo essaie de se relever, en vain. Son corps refuse de lui obéir, comme s'il avait lui aussi été englouti dans l'océan de noirceur qui menace de le submerger entièrement. Il reste alors là à sangloter en silence dans son appartement vide. Quelque chose ne va pas avec lui, se dit-il, c'est évident. Une créature monstrueuse n'attend qu'une inattention fatale de sa part pour le dévorer tout entier, pour l'absorber dans le tourbillon de secrets que renferme la vérité du cutter laissé seul sur son bureau, qui a de nombreuses fois goûté la peau de son fragile poignet. Une vérité qui refuse de quitter ses pensées au quotidien.

Oui, quelque chose ne va pas avec lui, et il a peur de découvrir quoi.

Marée NoireOù les histoires vivent. Découvrez maintenant