Chapitre 1 - Le voyage

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Chapitre 1 – Le voyage

Les Mundrukayous sont une peuplade aborigène d'Australie. Ils vécurent pendant plus de 50'000 ans sur les rives de la "Cudgegong river" dans l'Etat de la Nouvelle-Galles-du-sud. Pas guerriers pour un sou, ils se sont tous fait massacrer, jusqu'au dernier, par les très royales armées de Sa Majesté, la reine. Jusque-là, rien de bien extraordinaire, tout du moins, rien de très différent de ce qu'ont connu les autres peuplades indigènes natives de la terre australe.

Le dernier survivant des Mundrukayous, s'appellait Naghina Mujistyka. Il est mort le 7 août 1971, dans un accident de voiture sur la "Three Chain Road", un peu en dehors de Melbourne, dans la province du Victoria. D'après le rapport de police ou, plus précisément, d'après les deux lignes dudit rapport, l'enquêteur faisait mention d'un triste accident, comme il en arrive souvent sur ces routes sombres et mal entretenues de "l'outback" australien. Mais, dans le fait, Naghina était tellement bourré d'alcool, que lorsque sa voiture a pris feu, il a explosé avec, comme une crêpe cuite au grand Marnier. On n'a jamais retrouvé son corps. Son décès a été attesté, par la seule présence, à quelques mètres du lieu de l'accident, de son porte-monnaie vide et, des restes carbonisés de sa fidèle tortue marine Weenega, qui l'accompagnait fidèlement depuis sa naissance.

C'était une belle tortue, de la race des Chelonioidea. Le fait qu'on ait retrouvé la carapace cramée, du côté conducteur, coincée sous le volant, entre la pédale de frein et celle de l'accélérateur, laissa penser à la police que c'était peut-être elle, qui conduisait le soir de l'accident. Cette observation, ne surprit personne, tant Naghina était rond comme une queue de pelle à longueur de temps et, bien souvent incapable de faire la différence entre un véhicule ou un arbre voire, tout autre chose d'ailleurs. Il n'était pas rare de le retrouver, allongé sur une branche d'eucalyptus, les mains en position horizontale à 10 heures 10, enserrant un volant imaginaire. Parfois même, le front appuyé contre une palissade, tentant d'enfiler, à grand-peine, sa clef, dans la fente des parois en bois de macadamia, très présent sous ces latitues. Bien entendu, tout ceci ne fut pas noté dans le rapport d'enquête. Déjà que la police locale passait pour une bande de "péquenots" aux yeux des fonctionnaires de la capitale fédérale. Là, à tous les coups, ils auraient été bons pour devenir les champions, toutes catégories, des culs terreux du pays. Le soupçon fut porté sous silence et, l'affaire classée. Sous la rubrique causes du décès, il fut noté laconiquement : accident de la route, et dans la case remarques éventuelles, la précision indiscutable : R.A.S.

Bien entendu, le jour des funérailles, il n'y eut pas beaucoup de monde pour pleurer la disparition de Naghina, le dernier descendant de sa tribu. Pour être tout à fait honnête, il n'y avait pas grand-chose à mettre sous terre non plus. A part la carapace de la pauvre tortue. On tenta, bon an mal an de récupérer un peu de cendres mêlées de sable, à peine une petite poignée. Mais qu'importe, les Aborigènes n'ont pas pour habitude de commencer leur nouvelle vie vers l'au-delà, enterrés six pieds sous terre. Il faut reconnaitre qu'il y a un peu de jugeote dans cette croyance ancestrale. Quand on y pense, il est difficile de s'élever vers le ciel, alors que ce qu'il reste, de notre carcasse, est emprisonnée sous une bonne grosse couche de terre.

Les Aborigènes avaient tendance à laisser les corps là où ils mouraient. Sur le bord d'une route, sous un arbre, dans les flots caramel d'une rivière ou tout simplement dans leur sommeil. Pour eux, quand la vie s'échappe, elle s'échappe. Il ne sert à rien de se lancer dans une gymnastique de déplacement de corps et de processions aussi inutiles que désagréables. Tout au plus, la tribu saluait-elle son défunt, en lui posant quelques fleurs dans la bouche, histoire d'avoir bonne haleine pour la rencontre avec le Créateur, mais pour le reste, rien n'était de leur ressort. À quoi bon essayer de manipuler, bidouiller, le cours des choses. La vie vient quand elle le souhaite, et s'en va avec la même liberté. On a beau essayer de gesticuler entre ces deux extrémités, rien n'y changera. Nous sommes tous condamnés à vivre comme on le peut, le reste ne nous appartient pas et, ne nous appartiendra jamais. C'est désolant, mais c'est comme ça, il faut s'y faire. L'homme blanc a toujours un peu de peine avec cette notion, alors que l'Aborigène, lui, s'en accommode allègrement depuis plusieurs milliers d'années. Je n'irais pas jusqu'à dire que cela le rend plus heureux, non, bien sûr ! Mais, disons que sa vie est un fardeau un peu plus léger à porter et, par conséquent, les traces qu'il laisse dans le sol, sont moins profondes et moins dommageables en général.

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