Chapitre 3 - Le retour

47 1 0
                                    


Le retour d'Australie de Jo ne fut pas des plus faciles. Non, on ne peut pas vraiment dire que cela fut une partie de plaisir, ou alors, il faut avoir une notion assez particulière de l'amusement, quelque chose qui frise avec la douleur et les coups durs. Ma foi, je sais que cela existe, et autant se prémunir contre toute forme de confusion que l'on pourrait finir par regretter.

En plus d'une condition physique considérablement affaiblie par ses années passées dans le désert australien, le voyage de retour fut une longue suite de péripéties inénarrables. Sans entrer dans des détails, qui n'apporteraient finalement rien à ce récit, tout juste faut-il savoir, dans les grandes lignes, qu'il fit deux fois naufrage, qu'il perdit l'usage du bras gauche suite à une attaque de dauphins et que le sel de la mer acheva de lui brûler les yeux.

De retour au pays, tout le monde avait oublié son existence. Pour beaucoup, il était mort depuis belle lurette. Comment leur donner tort, après tout ? Son apparence relevait plus d'une âme errante que, d'un bon vivant. Il avait tout l'air d'un fou. Un de ces hystériques, les cheveux en bataille, que l'on croise de temps en temps dans les transports publics et, qui crient des mots dénués de sens, avec pour seuls habits des vieux haillons dépareillés et fripés. Il se dit d'ailleurs que ce genre de cas peut arriver à n'importe qui, plus facilement qu'on pourrait le croire. Personne n'est à l'abri. Il suffit d'un choc important dans une vie normale pour voir tout se chambouler dans l'esprit.

D'ailleurs, parlons-en de son esprit, jadis si vif et curieux, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Le scientifique affuté et précis comme un microtome, avait laissé place à un vieillard sénile et fortement diminué. Les méfaits du soleil, associés à une alimentation dé-protéinée, il n'en faut pas plus pour condamner un homme. Jo avait perdu la vue, mais surtout perdu la boule. Son corps froissé, recouvert de hiéroglyphes et de tatouages miniatures, n'aidait pas à se faire une meilleure idée du personnage. Il était "hominem ignotum", personne inconnue si tu préfères. Certains psychiatres s'intéressèrent de près à son cas, comme on découvre une nouvelle curiosité. Ils échafaudèrent, sans succès, quelques théories fumeuses. Il était tantôt décrit comme un prisonnier en fuite, un ancien soldat d'une guerre quelconque, la victime du syndrome post-traumatique ou un évadé d'asile psychiatrique, sans repères. Devant l'absence de réponses consensuelles, les docteurs de l'esprit se lassèrent vite du sujet et tournèrent la page sans même ne se mouiller, ni le pouce, ni l'index.

Le vieux Jo errait, sans réel but, dans les dédales des rues de cette ville qui l'avait vu naitre, mais qu'il ne voyait plus. Accompagné de ses deux animaux, il cherchait un but qui lui échappait. Un sens de vie dénuée de toute lumière. Car Jo, n'était pas seul. Rentré d'Australie dans les circonstances que l'on connaît, le vieux scientifique avait, pour une raison improbable, emporté avec lui deux wombats. Les gens s'amusaient de le voir divaguer en compagnie de ce qu'ils pensaient être des gros hamsters ou des cochons d'Inde. Certains l'affublèrent du surnom un peu moqueur de vieux cochon aux trois visages. Le sobriquet ne manquait pas d'originalité, ni, il faut bien l'admettre, d'un brin de poésie. Les enfants riaient sur son passage, sans trop s'approcher, de peur de se faire mordre par les animaux. Ni Jo, ni les wombats ne se formalisaient de ces persiflages sans intérêt.

Bien que le but de leur présence à ses côtés échappât complètement à l'entendement du vieux Meynet, Jo savait que la raison était de la plus haute importance, voire carrément viscérale. Il ressentait, dans sa chaire la plus profonde, cette présence des marsupiaux, comme une sorte de prolongement de lui-même, de sa propre vie. De leur côté, les wombats, qu'il avait prénommés simplement gauche et droite, l'encadraient dans chacun de ses déplacements, calquant leurs pas sur ceux du maître. Gauche marchant du côté gauche et Droite, respectivement, à sa droite. On ne fait pas plus simple, et c'est tant mieux car de nos jours tant de choses sont si compliquées.

Art premierLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant