Première partie - L'arrivée

7 0 0
                                        

Hélène


Hélène posa la tête sur la fenêtre, dont la poussière qui la recouvrait obstruait une quelconque vue. Elle serra son mouchoir, et le tordit, le recroquevilla comme s'il était le seul responsable de toute cette mascarade. Ses yeux balayèrent l'intérieur de sa voiture. Du siège passager, elle distinguait nettement la nuque du chauffeur, bronzée par un soleil étranger et dont les rayons, taquins de pas ces contrées du Sud, se transformaient en poignards acérés au-delà de la Méditerranée. Ce chauffeur était nouveau, encore. Il remplaçait avec une nonchalance propre à ces indigènes du nord de l'Afrique l'ancien Tonkinois, avec une le thème de la nouvelle assemblée qu'il y aurait au Manoir cette année-là.

Sans même regarder la route, elle devina le virage qui arriverait, et tournerait vers la droite. Elle pourrait les yeux fermés, décrire le pin brûlé, affublé d'une pancarte blanche où était inscrit en grosses lettres noires : « MANOIR DE MAILLET – INTERDICTION D'ENTRER ». Elle serra un peu plus son mouchoir.

Elle ne voulait pas. Elle ne voulait pas y retourner. Son ventre entier, si plein, se retournait se tordait. Des visages pleurants, des cris stridents retentissaient à ses oreilles, et des chuchotements à l'haleine pourrie embrassaient dans un rire sale la peau de son dos dont la sueur froide perlait avec une lenteur insupportable.

Son médecin lui avait dit que cela résultait du chose, que cela n'était pas réel. Il avait proposé à mots cachés à Victorius de régler le problème de sa femme, grâce à une méthode qu'on appelait psychanalyse, tout droit venue d'Allemagne. Mais Victorius, dont la main avait recouvert la sienne, délogeant le mouchoir, avait une sainte horreur des écrits de l'Allemand, qu'il trouvait tant vulgaire que se rapprochant du chamanisme. « Un surmoi ? Un subconscient ? En quoi cela diffère-t-il de ce que les peaux rouges nomment le grand manitou ? Je ne veux pas soigner l'âme de ma femme, avait-il ajouté rouge de colère, mais ce qui la torture. Et je ne laisserais aucun homme remplit de pensées lubriques inassouvies s'approcher d'elles ».

Victorius avait cette manie polonaise de s'attacher à Hélène comme un siamois à sa sœur. Il aimait la regarder, plus encore que la voir parler. Mais lorsqu'elle se perdait dans ses pensées, son âme de varsovien, percée de questions épineuses la sentait s'échapper, fuir sans qu'il ne puisse la rattraper, se perdre.

-  Nous pouvons encore arrêter la voiture, dit-il en tentant de capter le regard de sa femme. Je ne tiens pas spécialement à y aller.

-  Ce n'est pas une option, Victorius. Vous le savez. Nous devons y aller.

-  Arrêtez la voiture, s'il-vous-plaît, ordonna Victorius ignorant les paroles de son épouse.

Le chauffeur, en grommelant dans une langue sépulcrale, s'exécuta.

La main de l'homme du Nord enserra, avec une violente douceur, celle de sa femme. Ses lèvres tremblèrent un peu. Ses yeux, comme le reflet d'une épée, s'enfoncèrent dans ceux de son épouse, cherchant coûte que coûte à transpercer la forêt asséchée qui poussait en travers du monde dans lequel se perdait, trop souvent sa bien-aimée. Il renifla, encore, malade depuis l'enfance d'une maladie inconnue trop peu grave pour qu'on s'en préoccupe.

Hélène, tirée de ses pensées par la respiration obstruée de son mari, caressa son ventre par-dessus sa robe de fin coton blanc. Au fur et à mesure du doux toucher qu'elle donnait à cette partie d'elle, compressée par un amour déjà encombrant elle crut, sans oser se l'avouer sentir les petits doigts de l'enfant dessiner avec tendresse les siens, comme pour la calmer. Elle ne savait pas de qui cet enfant serait le plus proche. Aurait-il hérité de son père les yeux clairs, déterminés, trop justes, bornés comme des marins et fidèles comme leurs femmes ? Aurait-il les longs cheveux blonds, indomptables et terriblement désordonnés, faibles, incertains, fébriles de sa mère ? Et sa mère, pourrait-elle seulement chuchoter des paroles réconfortantes quand ce bébé se ferait mal ? Est-ce que seulement elle saurait quoi dire, pour que cette situation ne se reproduise jamais ?

You've reached the end of published parts.

⏰ Last updated: May 12, 2020 ⏰

Add this story to your Library to get notified about new parts!

Les CannibalesWhere stories live. Discover now