Multi Te Oderint, Si Te Ipsum Amas

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« Quiconque n'aime que soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir, n'est plus soumis à la volonté de Dieu; et, demeurant incapable d'être touché des intérêts d'autrui, il est non-seulement rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable, injuste et déraisonnable envers les autres, et veut que tout serve non-seulement à ses intérêts, mais encore à ses caprices. »

BossuetTraité de la Concupiscence, xi.




                                                  « Plus tu t'aimes, plus les autres te haïront »


Voila un adage qui me tourmente depuis maintenant plusieurs jours. Pourquoi celui-là et pas un autre ? Que sais-je ! C'est une énigme sans solution, un mystère profond, une douloureuse aiguille pesant sur mon subconscient. Je ne me souviens plus de son origine exacte, probablement le produit de vieux contes antiques passés de bouche à oreille pour enseigner des morales assommantes aux enfants de l'époque. Ce n'était pas la première citation de ce genre que l'on a étudié dans le cadre du cours de latin de madame Ceres. D'ordinaire, les séances se résumaient à l'étude de civilisations antiques et à l'apprentissage de la langue, mais puisque la prof elle-même trouvait cela redondant, chaque vendredi après-midi, elle orientait l'heure autour de la lecture et de la compréhension d'un adage ou d'une morale. Je n'étais pas trop intéressé, mais je n'allais pas me plaindre d'une heure où je pouvais éteindre mon cerveau.


Ces séances commençaient toujours de la même manière : on entrait dans la salle pour trouver écrit sur le tableau l'adage de la semaine. Puis elle demandait à la classe de deviner le sens que cela pourrait avoir, avant d'expliquer le sens « officiel » (elle-même soulignait toujours qu'il fallait prendre ces définitions avec un grain de sel, et qu'on était libre de réfléchir à un sens qui nous est propre). Elle exposait ensuite plusieurs cas, parfois dans des fictions, parfois dans des faits réels, où l'adage en question pouvait être appliqué et nous encourageait à faire de même pour la semaine prochaine. Simple, clair, concis, bref, une routine toute trouvée.


Et jusqu'à vendredi dernier je n'ai jamais eu aucun problème avec ça. Je retenais rarement les adages, faute d'un manque d'intérêt. Mais me voilà dans mon lit, les yeux grands ouverts, à 03:23 d'après mon horloge digitale, à réfléchir sérieusement au sens derrière ces quelques mots. « Plus tu t'aimes...plus les autres te haïront... »


Lorsque j'ai lu pour la première fois ces mots sur le tableau d'ardoise, j'avoue m'être senti un peu surpris. D'habitude, je trouve les adages soit trop directs, peu subtils, soit incroyablement vagues et presque prétentieux. Celui-ci cependant n'était ni l'un, ni l'autre, mais aussi un peu de l'un et un peu de l'autre. A première vue, comprendre l'adage semblait facile ; personne n'aime les grandes gueules, les petits chiots qui jappent leurs qualités sans pour autant pouvoir mordre en guise de preuve. Ceux qui disent « je, je, je » et qui oublie qu'il y a un « tu » en face d'eux. En clair, ceux qui s'aiment tellement qu'ils en oublient d'aimer les autres. Et effectivement, c'était le sens premier d'après un orateur du XVIème siècle : si on s'aime trop, on est plus touché par l'intérêt des autres, on est un ennemi deDieu, on est la peste, bref, on est détesté. Cependant, mon cerveau n'a pas pu s'empêcher de faire le trajet inverse. Après tout, vu qu'on n'aime pas celui qui s'aime, cela voudrait dire que l'on aime celui qui ne s'aime pas, non ? Cette personne qui ne se met jamais en avant, qui fait tout pour l'intérêt général, qui se jetterait corps et âme vers la moindre opportunité de sacrifier son être pour le bien des autres, est-ce le modèle de la personne parfaite ? C'est elle que tout le monde devrait aimer ?

Multi Te Oderint, Si Te Ipsum AmasWhere stories live. Discover now