L'annonce

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Marc avait trouvé la mort jeudi soir. Soirée arrosée, joli dérapage au passage d'un pont, plongeon inattendu dans l'eau gelée d'un lac - bref – la totale.

Quand on l'a repêché le vendredi soir, son corps était tout gonflé d'avoir passé la journée entière au fond de l'eau, à flotter dans sa voiture comme un vieux sachet de thé qu'on aurait laissé infuser trop longtemps. Il n'avait pas pour habitude d'attacher sa ceinture, et c'était sans surprise que ce soir-là, il avait à nouveau laissé le flegme l'emporter sur une quelconque amélioration potentielle de ses chances de survie, si maigre la différence qu'elle aurait faite eut put avoir. Son corps avait finit par stagner au niveau de son ciel de toit miteux, alors que l'intérieur du véhicule et de ses poumons achevaient de se gorger d'eau.

On l'avait dégagé, transporté d'un endroit à un autre, autopsié, rendu présentable – chose si rare, même de son vivant – et exposé à sa famille et quelques connaissances (ou camarades de beuverie, au choix) à l'arrière du seul magasin de pompes funèbres de la ville, Blanche-Neige en costume qui avait davantage le physique d'un nain et le teint d'une gomme usagée que les atouts de la belle princesse du même nom.

La famille qu'il laissait derrière lui ne s'était pas montrée très attristée par sa soudaine et « ô combien inattendue » disparition. Ses deux enfants n'attendaient plus de lui qu'il les borde depuis bien longtemps, et partaient à l'école le matin sans savoir si l'absence de leur père au petit-déjeuner était due à une gueule de bois infernale, ou à un accident sur le chemin du retour – comme ça en avait été le cas à tant de reprises.

Seulement, il s'était trouvé que cette fois avait été la bonne pour Marc.

On avait appelé sa femme à son travail, un peu avant la fin de son service. L'officier de police qui l'avait demandée n'avait senti absolument aucune émotion filtrer du téléphone. Pas de surprise, pas de tristesse, pas de joie. C'était comme si l'homme qu'ils avaient retrouvé quelques instants plus tôt n'était pour elle qu'un étranger, ou au mieux une sorte de parasite qui passait de temps à autre une nuit chez elle, mais qu'elle ne trouvait plus la force de chasser par l'usure du temps.

Marc ne semblait pas avoir ce que l'on aurait pu appeler des « amis ».

Ce n'était pas qu'il était de caractère solitaire ; en réalité, il était plutôt sociable, mais son visage terne et son air complètement stoïque finissaient toujours par faire fuir la plupart des gens. Rien ne s'était amélioré avec l'âge et il avait fini par s'amuser de sa condition de vieil homme sinistre et repoussant. Au bar où il se rendait presque tous les soirs, il prenait plaisir à effrayer les malheureux qui croisaient son regard par inadvertance en se mettant à grogner, ou en affichant lentement un sourire malsain qui finissait souvent par leur faire quitter les lieux. C'était là les seuls plaisirs qu'il restait à Marc. La boisson, et effrayer des inconnus.

Le seul à bien connaître Marc était le barman, qui continuait parfois à le servir jusqu'à l'aube, parlant de tout et de rien avec lui.

Il se souvenait très bien de la première fois où Marc avait franchi les portes de son bar, il y a de cela 10 ans. Il venait alors d'emménager dans le quartier avec sa famille et s'était mis en tête de trouver un endroit où se relaxer après ses heures de travail, qui lui paraissaient interminables.

Malgré qu'il ne soit pas dans l'habitude du barman de lancer des phrases de plus de 5 mots, avec le temps, les deux hommes avaient appris à se connaître, et à apprécier la compagnie l'un de l'autre. Il n'était pas rare que le bar, qui affichait pourtant au dehors un panneau « fermé », reste en réalité ouvert exclusivement pour son plus fidèle client.

L'enterrement de Marc avait été prévu pour le lundi de la semaine suivante. Comme on aurait pu l'imaginer, la procession suivant son cercueil n'était pas bien longue, et ne devait pas excéder la dizaine de personnes. Une fois devant le grand trou béant qui allait lui servir de tombe, et toutes les prières priées, un long silence s'installa parmi les témoins de ce spectacle morbide. Un silence lourd et pesant. Aucun membre de la famille n'avait exprimé un quelconque désir d'énoncer une éloge au nom du mort. Du petit groupe émanait une envie commune de rentrer, de s'éloigner au plus vite de cet homme pour qui ils n'avaient plus aucune affection.

C'est alors qu'à quelques mètres, des bruits de pas foulant l'herbe se firent entendre, s'approchant à un rythme soutenu mais mesuré. Relevant la tête, les quelques proches réunis, étonnés, laissèrent passer l'étrange inconnu jusqu'aux côtés du cercueil. L'homme, qui n'était autre que le barman, semblait prêt à dire quelques mots pour son ami perdu.

« Bonjour, à tous. Vous ne me connaissez sûrement pas. Mais cela n'a pas d'importance. Je ne viens pas vous présenter mes condoléances. Je ne viens pas pleurer Marc. Je l'ai déjà bien assez fait de son vivant, quand il entrait dans mon bar et faisait fuir mes clients », commença-t-il en rigolant, ne suscitant dans l'audience que gêne et incompréhension.

« Je suis simplement venu ici pour vous faire une annonce ; Marc était quelqu'un de bien. Fatigué par la vie, et plus tard, abruti par l'alcool, il n'a certainement pas tourné de la meilleure manière qui soit, c'est évident. Cependant, il a tenu, ces dix dernières années, une place très importante dans ma vie. »

« Votre mari, madame », et sur ces mots il se tourna vers la femme, qu'il salua d'un léger mouvement de tête, « avait une descente des plus impressionnantes qu'il ne m'ait été donné de voir. Presque à lui seul, il a permis à mon établissement de tourner pendant 7 longues années, sans que j'aie eu à me plaindre de mon train de vie une seule fois. »

A ces mots, la femme, qui ne savait si elle devait s'offusquer ou laisser l'homme poursuivre sans réagir, décida de lancer, d'un ton teinté de mauvaise foi : « 7 ans dites-vous ? Mais cela fait bien 10 ans que nous avons emménagé ici ! Ne vous seriez-vous pas égaré dans vos souvenirs mon cher monsieur ? »

Ce à quoi il répondit ainsi : « Non madame, si j'ai déclaré que pendant 7 ans votre mari avait fait vivre mon commerce, c'est que j'en avais bien l'intention. Vous saurez que s'occuper d'un bar ne revient pas forcément à le vider, et que j'ai bien en ces instants conservé toute ma raison. Mais passons. L'annonce que je viens donc vous faire aujourd'hui, est que, selon ce document, signé par nos deux personnes il y a de cela 3 ans », et sur ces mots il sortit de son impair noir une feuille de papier, sur laquelle on distinguait encore des auréoles d'alcool séché laissées par des verres mal essuyés, « mon très cher ami – et surtout client – déclare que tous ses biens me reviennent, en tant que, je cite, « règlement de son ardoise pour les 10 prochaines années à venir ». Je réclame donc mon dû et vous évite d'avoir à recevoir cette nouvelle de la bouche de votre notaire. Imaginez votre surprise en apprenant que tous les biens de Marc reviennent à un parfait inconnu ! Au moins, vous savez désormais qui je suis. Sur ce, bonne fin d'après-midi à tous. »

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⏰ Last updated: Sep 12, 2016 ⏰

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